samedi, mars 11, 2006
SUR LA VOIX D’ONDINE
Samedi matin.
Le téléphone hurle dans mes oreilles m’arrachant la pénible sensation d’avoir à peine fermé les yeux. Au ralenti, je décroche machinalement, le cerveau trop encombré par les vapeurs alcooliques pour me fâcher. Les chiffres du cadran dansent devant ma vue brouillée mais je distingue tout de même l’horreur matinale.
Neuf heures. Un tel culot a besoin d’une sacrement bonne raison.
- Allo?
- Ne quittez pas, une communication pour vous.
Manquait plus que ça.
- Bonjour, je m’appelle Estelle Champagne du jeu la Corne d’abondance...
- Hein?...Allo? Allo?..!!!
- Avez-vous des rêves fous, des rêves secrets, des désirs inavoués, des fantasmes que vous osez à peine exprimez? On en a tous, n’est-ce pas? On rêve tous.
J’HALLUCINE! Je dois délirer. Une voix sensuelle, envoûtante comme je n’en ai jamais entendu m’invite à la débauche en ce petit matin brumeux. Ce ne peut être que ça. Plongé dans un demi-sommeil, je sens tous mes sens s’éveiller à la vie. En imagination, je l’invite déjà à me rejoindre pour un samedi torride. La créature poursuit:
- Quels sont vos souhaits les plus chers? Une maison, une voiture nerveuse et puissante, des vacances exotiques, un diamant pour l’être aimé,...
Oh ! Merde.
Un château de cristal s’écroule dans son rire coquin. Une agence de télémarketing vient de foutre en l’air mon illusion. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de penser que si le plumage de cet oiseau matinal se rapporte à son ramage cela vaudrait la peine de tenter une approche:
- Mademoiselle. Mademoiselle, s’il vous plaît!
Imperturbable la voix poursuit:
- ...Vous pouvez les gagner en participant à notre jeu, et multiplier vos chances si vous êtes membre de la banque Ennor. Pour participer au concours, tapez sur le 1 de votre clavier téléphonique, pour des inform....
Un répondeur (appeleur ! ! !) Téléphonique! On n’arrête pas le progrès. Je viens de me faire avoir en beauté par une voix préenregistrée et un ordinateur programmé pour emmerder les pauvres travailleurs un samedi matin. Je raccroche en lâchant un inutile juron qui me soulage un tantinet de ma frustration. Puis, je rendors ma gueule de bois sur de voluptueux fantasmes. Au moins ça de gagné. Mon sommeil n’est pourtant que de courte durée. Sans tambour ni trompette, je me retrouve soudain assis sur le lit les yeux grands ouverts. Impossible de rejoindre Morphée. Mes tentatives désespérées de replonger échouent lamentablement l’une après l’autre. Aucun de mes trucs habituels ne fonctionnent. Faute de mieux, je me lève faire du café, vexé de cette interruption de programme.
Samedi matin. Neuf heures. Le téléphone m’arrache du lit en hurlant. Je décroche par réflexe.
- Ne quittez pas une communication pour vous.
- ...
- Bonjour, je m’appelle Estelle Champagne du jeu la Corne d’abondance.
- Allô?
- Avez-vous des rêves fous, des rêves secrets, des désirs inavoués, des fantasmes que vous osez à peine exprimez? On en a tous, n’est-ce pas? On rêve tous.
Jusque là, je laisse la voix onctueuse parcourir mes sens. Je reprend contact avec la réalité.
- Quels sont vos souhaits les plus chers?...
Encore une fois, cet intermède matinal se révèle désastreux pour un sommeil réparateur qui me fuit. Je me lève, furieux. Promis, juré, samedi prochain, je débranche le téléphone. Si ce n’est pas un plaisantin de mauvais goût cherche à m’énerver, c’est encore cette foutue technique qui me joue des tours.
Samedi matin. Neuf heures. MERDE! Je renverse le téléphone avant de me cacher la tête sous l’oreiller. Il gît sur la moquette, lançant son bipbip à tout va, complètement affolé. J’avais oublié de débrancher. Le son continuel me tape sur le système. Rageur, je raccroche l’appareil, et tente de regagner les abysses du rêve sans plus de succès que les matins précédants. Branlette, moutons, musique douce, page de lecture. Ca ne sert à rien, je suis complètement réveillé. Je n’y comprends rien. La réputation de mon sommeil de plomb est pourtant légendaire. Aucun bruit ne m’a jamais empêché de dormir. Il m’est déjà arrivé de m’endormir devant des enceintes de discothèques. C’est tout dire.
Quelques cafés plus tard, je me sens tout con sur mon tabouret de cuisine. Le regret s’immisce en moi tout d’abord comme un mince filet qui s’amplifie au fur et à mesure que je m’éveille. Soudain je m’en veux d’avoir envoyé valser l’appareil. La voix de loukoum me manque terriblement. Cette mélopée langoureuse qui me réveille depuis trois samedis matins, me travaille plus que je ne veux l’avouer. Inconsciemment, je commence à tendre l’oreille aux différentes voix féminines, cherchant à reconnaître dans leur tessiture cette femme mystérieuse. Parfois, au travail, dans la rue, il me semble deviner une intonation familière. Je me retourne. Je cherche un visage que je ne reconnais jamais. De plus en plus fréquemment. Même si je n’ai jamais vu la fille du téléphone, il me semble que si je la croisais, sans hésiter, je saurai que c’est elle. Cette situation m’incommode. Elle ne me ressemble pas.
Je suis un gars pragmatique. Mon travail est le moteur de mon existence. Il n’y a pas de place pour femme et enfants. Les belles plantes de passage me suffisent. Agréables et pas emmerdantes, elles ne s’accrochent jamais. C’est parfait pour l’hygiène. Quant à mes relations amicales, si on peut les appeler ainsi, elles sont pour la plupart d’affaires. Avec quelques jeunes loups dans mon genre, nous nous réunissons les fins de semaine pour écluser moult verres en alliances stratégiques. Je n’en demande pas plus pour l’instant. La vie pour moi n’est qu’une successions de challenges que j’aime gagner. Jusqu’à aujourd’hui.
Mon remords s’intensifie dans la journée. J’aurais du écouter le message jusqu’au bout, au moins pour obtenir les coordonnées du concours, et trouver un moyen de la contacter. Puisque cette fille m’obsède, je vais la rencontrer afin de classer le problème. Je me promets d’y remédier la semaine prochaine et d’agir enfin. Un horrible doute m’assaille alors. Et si elle n’appelait plus? Puisque je ne réponds pas, la direction pourrait envisager de cesser leurs appels, à moins qu’ils ne réparent leur machine défectueuse. Mais dans l’ensemble je suis un gars optimiste.
Les jours suivants furent pénible. Mon travail me pesait pour la première fois. De femmes aux corps de déesses se transformant en squelettes, leurs chevelures devenant des serpents ondulants venaient transformaient mes rêves en cauchemar. Haletant, tremblant je m’éveillais alors en sueur au milieu de la nuit. Ce qui fait que j’arrivais au bureau épuisé, sans entrain. Aucune semaine ne me paru aussi longue que celle-là, mais le vendredi soir finit par arriver. Pour la forme, je passais prendre l’apéritif au bar habituel, avant de m’esquiver par la porte de coté. Le cœur n’y était pas.
Ce samedi, debout bien avant l’heure habituelle, j’installe avec fébrilité un micro sur le téléphone pour l’enregistrer. Ma tasse de café sur les genoux, j’attends avec une âme d’un collégien à son premier rendez-vous. Si elle ne venait pas? Si elle n’appelait pas? Le chiffre 9, accolé de deux zéro apparaît sur le radio réveil. Rien ne se passe.
L’inquiétude augmente. Elle va disparaître de ma vie et je ne saurais jamais ou la retrouver.
DRRRIIIIIIINNGGG!!!... DRRRIIIIIINNGG!!!....
9 H07
La voix. Sa voix caressante, la chaleur de son intonation, son débit régulier, je me damnerais pour elle. Tout le règlement de ce concours idiot y passe. Même là, j’éprouve du plaisir à l’entendre. De toute façon, je ne l’ai jamais entendu dire autre chose. Patiemment j’attends les coordonnées pour envoyer le bulletin de participation. Le message se termine sans qu’il soit fait mention de l’adresse. Incrédule j’enrage. Qu’est-ce que c’est que ce cirque? Un concours sans adresse, cela n’existe pas. Il faut bien envoyer son bulletin-réponse quelque part.
Celui qui m’aurait prédit que je passerai la plus désastreuse fin de semaine de ma vie à cause d’un canular commercial, je ne l’aurais jamais cru. Et pourtant, c’est ce qui arriva. Aucune envie de rejoindre ma bande de faux joyeux luron, je préfère traîner ma mélancolie dans les parcs de la ville en compagnie d’un tas d’autres solitaires plus ou moins volontaires. J’attends le lundi avec l’espoir de la dernière chance. Il ne reste plus qu’à trouver l’adresse de la banque Ennor et de m’adresser au responsable du marketing pour identifier cette femme. Une fois que je l’aurai vue, je pourrais remiser mes fantasmes et reprendre le cours normal de ma vie. Cette femme n’est sans doute qu’un horrible laideron qui se cache derrière l’anonymat. On se l’arracherait, si une telle créature au corps de déesse existait . Rien n’y fait, je veux la voir.
La banque Ennor n’existe pas. Le jeu de la Corne d’abondance n’est répertorié nul part. Chou blanc sur toute la ligne. Je fais le tour des spécialistes publicitaires, réalisateurs, concepteurs, musiciens, choristes, avec ma cassette enregistrée sous le bras sans aucun résultat. Aucun d’entre eux n’a jamais entendu cette voix, ils s’en souviendraient. Si jamais je la retrouve je peux toujours lui dire de les appeler. Je suis au désespoir. Nul ne connaît la fille de mes rêves. Elle existe pourtant quelque part dans cette ville. Je l’ai entendu.
Désormais, le samedi matin je suis accroché à mon téléphone, mon seul lien avec Ondine. C’est ainsi que je l’ai appelé. Estelle est certainement un nom d’emprunt pour la pub. J’espére son message comme une promesse de paradis. Je salive, je jouis de cette attente cruelle, si longue comparée aux 2 minutes 50 de bonheur.
Jusqu’au jour où elle n’appela plus. Le téléphone resta muet. Je suis resté deux jours devant le téléphone.
J’ai repris mon travail du bout des doigts. Les clients se sont mis à déserter ma compagnie. Comme une obsession, je me suis mis à parcourir la ville dans tous les sens, développant mon oreille aux sonorités féminines. Coûte que coûte je la retrouverais. J’ai commencé par la chercher dans les endroits en vogue. Les bars, les restaurants, les boutique de vêtements. Quand je me suis retrouvé sans travail, mes anciens amis m’ont délaissé. Mon standing a considérablement baissé. J’ai poursuivi mon enquête dans des bars de moins en moins huppés.
Aujourd’hui, j’ai une vie très simple, un minuscule appartement, un petit boulot de temps en temps. La cité n’a pratiquement plus de secrets pour moi. Je connais chaque rue, chaque nid de poule, chaque pavé, que je pourrais appeler par son nom. Je connais surtout les bars. Malgré les années, je poursuis inlassablement ma quête, persuadé que je la retrouverai un jour. J’ai du multiplier quelques fois la cassette pour la préserver de l’usure.
Une nouvelle brasserie que je ne connais pas encore croise mon chemin. La musique joue mal et fort, la bière est fade. Les clients ressemblent à n’importe quels clients de ce genre d’établissement. Ce soir, je n’ai pas envie de les voir. Ils me fatiguent. Et en plus je suis fatigué d’errer sans attache après une silhouette même pas entrevue. Découragé, je suis presque disposé à tout laisser tomber et m’enfoncer sagement dans la vieillesse. Accoudé au bar, je descend mon verre sans intention de recommander lorsqu’une voix m’interpelle dans le brouhaha ambiant. Elle ne s’adresse pas à moi, mais je la reconnaîtrais entre mille. Je n’en crois pas mes oreilles. Juste un fil plus rauque. Mon coeur bat la chamade. La respiration me manque. Je n’en reviens pas. Il y a deux minutes j’étais sur le point d’abandonner après toutes ces années d’investigations. Si près du but.
Un instant, j’hésite. Il me vient une envie subite de prendre mes jambes à mon cou et de déguerpir au plus vite. Je me sens lâche, faible, comme j’ai du toujours l’être, même au temps de ma superbe et de l’esbroufe. La femme que je vais voir ne correspond en rien au fantasme que je me suis créé. Et pourtant, je ne peux pas rester sans savoir enfin, quel corps habite cet organe si extraordinaire qu’il vient de prendre les dix dernières années de ma vie. Alors, je prends une profonde respiration, puis je pivote tranquillement d’un quart de tour en la cherchant des yeux. Il me semble que la voix appartient à la brune un peu grassette, assise avec ce qui semble être une copine, dans le fond à droite de la piste de danse. L’établissement n’est pas très grand, ce qui m’a permis de la distinguer. Je la détaille en sirotant ma deuxième bière. On dirait que la vie ne lui a pas fait de cadeau. Les deux femmes ne dansent pas, elles discutent avec animation. L’amie finit par se diriger vers les toilettes.
Je m’empresse de commander deux bières que j’apporte à sa table. Elle me regarde surprise prête à m’envoyer promener. A son air déterminé, je vois qu’elle ne doit pas se laisser marcher sur les pieds.
Je sais que j’ai peu de temps pour lui expliquer alors je lui déballe toute l’histoire d’un trait. Au fil de mon récit son regard s’arrondit. Je n’ai pas terminé qu’elle éclate de rire:
- Cette blague entre copains? Vous dites qu’il y a dix ans que vous me cherchez. Ah ben ça! Ah ben!... C’est plus de l’amour, c’est de la rage. Vous allez finir par me faire peur. Pourquoi vous me cherchez, au fait? Pour m’épouser? Me baiser? M’enfermer? Pourquoi?
- Je...Je...Je sais pas. Je ne me suis jamais posé la question. Je vous cherchais, vous, votre voix, ...mais je ne sais pas pourquoi.
- Eh bien, tu vas rire. Aujourd’hui ma voix me sert de gagne-pain. Pas dans le sens ou je l’aurais souhaité, mais les salaires sont bons. Heureusement car avec les gamins et mon mec qui n’en fiche pas une, j’ai besoin de faire rentrer de l’argent dans le porte-monnaie. On ne fait pas toujours ce qu’on veut. Hein? Mon nom de code est Ondine. Je donne dans la conversation érotique. Il faut bien gagner sa vie. Appelle-moi, un de ces quatre, je te ferais un tarif d’ami, en souvenir du bon vieux temps.
Je sors du bar en somnambule. J’erre au bord de la rivière, près de la gare aux abords des trains. J’emprunte des rues réputées dangereuses. Je frôle le danger. Il s’écarte. Je voudrais mourir, mais la mort n’est pas pour moi cette nuit. Le jour se lève, je suis toujours là. On fera avec. On se fait à tout.
Le téléphone hurle dans mes oreilles m’arrachant la pénible sensation d’avoir à peine fermé les yeux. Au ralenti, je décroche machinalement, le cerveau trop encombré par les vapeurs alcooliques pour me fâcher. Les chiffres du cadran dansent devant ma vue brouillée mais je distingue tout de même l’horreur matinale.
Neuf heures. Un tel culot a besoin d’une sacrement bonne raison.
- Allo?
- Ne quittez pas, une communication pour vous.
Manquait plus que ça.
- Bonjour, je m’appelle Estelle Champagne du jeu la Corne d’abondance...
- Hein?...Allo? Allo?..!!!
- Avez-vous des rêves fous, des rêves secrets, des désirs inavoués, des fantasmes que vous osez à peine exprimez? On en a tous, n’est-ce pas? On rêve tous.
J’HALLUCINE! Je dois délirer. Une voix sensuelle, envoûtante comme je n’en ai jamais entendu m’invite à la débauche en ce petit matin brumeux. Ce ne peut être que ça. Plongé dans un demi-sommeil, je sens tous mes sens s’éveiller à la vie. En imagination, je l’invite déjà à me rejoindre pour un samedi torride. La créature poursuit:
- Quels sont vos souhaits les plus chers? Une maison, une voiture nerveuse et puissante, des vacances exotiques, un diamant pour l’être aimé,...
Oh ! Merde.
Un château de cristal s’écroule dans son rire coquin. Une agence de télémarketing vient de foutre en l’air mon illusion. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de penser que si le plumage de cet oiseau matinal se rapporte à son ramage cela vaudrait la peine de tenter une approche:
- Mademoiselle. Mademoiselle, s’il vous plaît!
Imperturbable la voix poursuit:
- ...Vous pouvez les gagner en participant à notre jeu, et multiplier vos chances si vous êtes membre de la banque Ennor. Pour participer au concours, tapez sur le 1 de votre clavier téléphonique, pour des inform....
Un répondeur (appeleur ! ! !) Téléphonique! On n’arrête pas le progrès. Je viens de me faire avoir en beauté par une voix préenregistrée et un ordinateur programmé pour emmerder les pauvres travailleurs un samedi matin. Je raccroche en lâchant un inutile juron qui me soulage un tantinet de ma frustration. Puis, je rendors ma gueule de bois sur de voluptueux fantasmes. Au moins ça de gagné. Mon sommeil n’est pourtant que de courte durée. Sans tambour ni trompette, je me retrouve soudain assis sur le lit les yeux grands ouverts. Impossible de rejoindre Morphée. Mes tentatives désespérées de replonger échouent lamentablement l’une après l’autre. Aucun de mes trucs habituels ne fonctionnent. Faute de mieux, je me lève faire du café, vexé de cette interruption de programme.
Samedi matin. Neuf heures. Le téléphone m’arrache du lit en hurlant. Je décroche par réflexe.
- Ne quittez pas une communication pour vous.
- ...
- Bonjour, je m’appelle Estelle Champagne du jeu la Corne d’abondance.
- Allô?
- Avez-vous des rêves fous, des rêves secrets, des désirs inavoués, des fantasmes que vous osez à peine exprimez? On en a tous, n’est-ce pas? On rêve tous.
Jusque là, je laisse la voix onctueuse parcourir mes sens. Je reprend contact avec la réalité.
- Quels sont vos souhaits les plus chers?...
Encore une fois, cet intermède matinal se révèle désastreux pour un sommeil réparateur qui me fuit. Je me lève, furieux. Promis, juré, samedi prochain, je débranche le téléphone. Si ce n’est pas un plaisantin de mauvais goût cherche à m’énerver, c’est encore cette foutue technique qui me joue des tours.
Samedi matin. Neuf heures. MERDE! Je renverse le téléphone avant de me cacher la tête sous l’oreiller. Il gît sur la moquette, lançant son bipbip à tout va, complètement affolé. J’avais oublié de débrancher. Le son continuel me tape sur le système. Rageur, je raccroche l’appareil, et tente de regagner les abysses du rêve sans plus de succès que les matins précédants. Branlette, moutons, musique douce, page de lecture. Ca ne sert à rien, je suis complètement réveillé. Je n’y comprends rien. La réputation de mon sommeil de plomb est pourtant légendaire. Aucun bruit ne m’a jamais empêché de dormir. Il m’est déjà arrivé de m’endormir devant des enceintes de discothèques. C’est tout dire.
Quelques cafés plus tard, je me sens tout con sur mon tabouret de cuisine. Le regret s’immisce en moi tout d’abord comme un mince filet qui s’amplifie au fur et à mesure que je m’éveille. Soudain je m’en veux d’avoir envoyé valser l’appareil. La voix de loukoum me manque terriblement. Cette mélopée langoureuse qui me réveille depuis trois samedis matins, me travaille plus que je ne veux l’avouer. Inconsciemment, je commence à tendre l’oreille aux différentes voix féminines, cherchant à reconnaître dans leur tessiture cette femme mystérieuse. Parfois, au travail, dans la rue, il me semble deviner une intonation familière. Je me retourne. Je cherche un visage que je ne reconnais jamais. De plus en plus fréquemment. Même si je n’ai jamais vu la fille du téléphone, il me semble que si je la croisais, sans hésiter, je saurai que c’est elle. Cette situation m’incommode. Elle ne me ressemble pas.
Je suis un gars pragmatique. Mon travail est le moteur de mon existence. Il n’y a pas de place pour femme et enfants. Les belles plantes de passage me suffisent. Agréables et pas emmerdantes, elles ne s’accrochent jamais. C’est parfait pour l’hygiène. Quant à mes relations amicales, si on peut les appeler ainsi, elles sont pour la plupart d’affaires. Avec quelques jeunes loups dans mon genre, nous nous réunissons les fins de semaine pour écluser moult verres en alliances stratégiques. Je n’en demande pas plus pour l’instant. La vie pour moi n’est qu’une successions de challenges que j’aime gagner. Jusqu’à aujourd’hui.
Mon remords s’intensifie dans la journée. J’aurais du écouter le message jusqu’au bout, au moins pour obtenir les coordonnées du concours, et trouver un moyen de la contacter. Puisque cette fille m’obsède, je vais la rencontrer afin de classer le problème. Je me promets d’y remédier la semaine prochaine et d’agir enfin. Un horrible doute m’assaille alors. Et si elle n’appelait plus? Puisque je ne réponds pas, la direction pourrait envisager de cesser leurs appels, à moins qu’ils ne réparent leur machine défectueuse. Mais dans l’ensemble je suis un gars optimiste.
Les jours suivants furent pénible. Mon travail me pesait pour la première fois. De femmes aux corps de déesses se transformant en squelettes, leurs chevelures devenant des serpents ondulants venaient transformaient mes rêves en cauchemar. Haletant, tremblant je m’éveillais alors en sueur au milieu de la nuit. Ce qui fait que j’arrivais au bureau épuisé, sans entrain. Aucune semaine ne me paru aussi longue que celle-là, mais le vendredi soir finit par arriver. Pour la forme, je passais prendre l’apéritif au bar habituel, avant de m’esquiver par la porte de coté. Le cœur n’y était pas.
Ce samedi, debout bien avant l’heure habituelle, j’installe avec fébrilité un micro sur le téléphone pour l’enregistrer. Ma tasse de café sur les genoux, j’attends avec une âme d’un collégien à son premier rendez-vous. Si elle ne venait pas? Si elle n’appelait pas? Le chiffre 9, accolé de deux zéro apparaît sur le radio réveil. Rien ne se passe.
L’inquiétude augmente. Elle va disparaître de ma vie et je ne saurais jamais ou la retrouver.
DRRRIIIIIIINNGGG!!!... DRRRIIIIIINNGG!!!....
9 H07
La voix. Sa voix caressante, la chaleur de son intonation, son débit régulier, je me damnerais pour elle. Tout le règlement de ce concours idiot y passe. Même là, j’éprouve du plaisir à l’entendre. De toute façon, je ne l’ai jamais entendu dire autre chose. Patiemment j’attends les coordonnées pour envoyer le bulletin de participation. Le message se termine sans qu’il soit fait mention de l’adresse. Incrédule j’enrage. Qu’est-ce que c’est que ce cirque? Un concours sans adresse, cela n’existe pas. Il faut bien envoyer son bulletin-réponse quelque part.
Celui qui m’aurait prédit que je passerai la plus désastreuse fin de semaine de ma vie à cause d’un canular commercial, je ne l’aurais jamais cru. Et pourtant, c’est ce qui arriva. Aucune envie de rejoindre ma bande de faux joyeux luron, je préfère traîner ma mélancolie dans les parcs de la ville en compagnie d’un tas d’autres solitaires plus ou moins volontaires. J’attends le lundi avec l’espoir de la dernière chance. Il ne reste plus qu’à trouver l’adresse de la banque Ennor et de m’adresser au responsable du marketing pour identifier cette femme. Une fois que je l’aurai vue, je pourrais remiser mes fantasmes et reprendre le cours normal de ma vie. Cette femme n’est sans doute qu’un horrible laideron qui se cache derrière l’anonymat. On se l’arracherait, si une telle créature au corps de déesse existait . Rien n’y fait, je veux la voir.
La banque Ennor n’existe pas. Le jeu de la Corne d’abondance n’est répertorié nul part. Chou blanc sur toute la ligne. Je fais le tour des spécialistes publicitaires, réalisateurs, concepteurs, musiciens, choristes, avec ma cassette enregistrée sous le bras sans aucun résultat. Aucun d’entre eux n’a jamais entendu cette voix, ils s’en souviendraient. Si jamais je la retrouve je peux toujours lui dire de les appeler. Je suis au désespoir. Nul ne connaît la fille de mes rêves. Elle existe pourtant quelque part dans cette ville. Je l’ai entendu.
Désormais, le samedi matin je suis accroché à mon téléphone, mon seul lien avec Ondine. C’est ainsi que je l’ai appelé. Estelle est certainement un nom d’emprunt pour la pub. J’espére son message comme une promesse de paradis. Je salive, je jouis de cette attente cruelle, si longue comparée aux 2 minutes 50 de bonheur.
Jusqu’au jour où elle n’appela plus. Le téléphone resta muet. Je suis resté deux jours devant le téléphone.
J’ai repris mon travail du bout des doigts. Les clients se sont mis à déserter ma compagnie. Comme une obsession, je me suis mis à parcourir la ville dans tous les sens, développant mon oreille aux sonorités féminines. Coûte que coûte je la retrouverais. J’ai commencé par la chercher dans les endroits en vogue. Les bars, les restaurants, les boutique de vêtements. Quand je me suis retrouvé sans travail, mes anciens amis m’ont délaissé. Mon standing a considérablement baissé. J’ai poursuivi mon enquête dans des bars de moins en moins huppés.
Aujourd’hui, j’ai une vie très simple, un minuscule appartement, un petit boulot de temps en temps. La cité n’a pratiquement plus de secrets pour moi. Je connais chaque rue, chaque nid de poule, chaque pavé, que je pourrais appeler par son nom. Je connais surtout les bars. Malgré les années, je poursuis inlassablement ma quête, persuadé que je la retrouverai un jour. J’ai du multiplier quelques fois la cassette pour la préserver de l’usure.
Une nouvelle brasserie que je ne connais pas encore croise mon chemin. La musique joue mal et fort, la bière est fade. Les clients ressemblent à n’importe quels clients de ce genre d’établissement. Ce soir, je n’ai pas envie de les voir. Ils me fatiguent. Et en plus je suis fatigué d’errer sans attache après une silhouette même pas entrevue. Découragé, je suis presque disposé à tout laisser tomber et m’enfoncer sagement dans la vieillesse. Accoudé au bar, je descend mon verre sans intention de recommander lorsqu’une voix m’interpelle dans le brouhaha ambiant. Elle ne s’adresse pas à moi, mais je la reconnaîtrais entre mille. Je n’en crois pas mes oreilles. Juste un fil plus rauque. Mon coeur bat la chamade. La respiration me manque. Je n’en reviens pas. Il y a deux minutes j’étais sur le point d’abandonner après toutes ces années d’investigations. Si près du but.
Un instant, j’hésite. Il me vient une envie subite de prendre mes jambes à mon cou et de déguerpir au plus vite. Je me sens lâche, faible, comme j’ai du toujours l’être, même au temps de ma superbe et de l’esbroufe. La femme que je vais voir ne correspond en rien au fantasme que je me suis créé. Et pourtant, je ne peux pas rester sans savoir enfin, quel corps habite cet organe si extraordinaire qu’il vient de prendre les dix dernières années de ma vie. Alors, je prends une profonde respiration, puis je pivote tranquillement d’un quart de tour en la cherchant des yeux. Il me semble que la voix appartient à la brune un peu grassette, assise avec ce qui semble être une copine, dans le fond à droite de la piste de danse. L’établissement n’est pas très grand, ce qui m’a permis de la distinguer. Je la détaille en sirotant ma deuxième bière. On dirait que la vie ne lui a pas fait de cadeau. Les deux femmes ne dansent pas, elles discutent avec animation. L’amie finit par se diriger vers les toilettes.
Je m’empresse de commander deux bières que j’apporte à sa table. Elle me regarde surprise prête à m’envoyer promener. A son air déterminé, je vois qu’elle ne doit pas se laisser marcher sur les pieds.
Je sais que j’ai peu de temps pour lui expliquer alors je lui déballe toute l’histoire d’un trait. Au fil de mon récit son regard s’arrondit. Je n’ai pas terminé qu’elle éclate de rire:
- Cette blague entre copains? Vous dites qu’il y a dix ans que vous me cherchez. Ah ben ça! Ah ben!... C’est plus de l’amour, c’est de la rage. Vous allez finir par me faire peur. Pourquoi vous me cherchez, au fait? Pour m’épouser? Me baiser? M’enfermer? Pourquoi?
- Je...Je...Je sais pas. Je ne me suis jamais posé la question. Je vous cherchais, vous, votre voix, ...mais je ne sais pas pourquoi.
- Eh bien, tu vas rire. Aujourd’hui ma voix me sert de gagne-pain. Pas dans le sens ou je l’aurais souhaité, mais les salaires sont bons. Heureusement car avec les gamins et mon mec qui n’en fiche pas une, j’ai besoin de faire rentrer de l’argent dans le porte-monnaie. On ne fait pas toujours ce qu’on veut. Hein? Mon nom de code est Ondine. Je donne dans la conversation érotique. Il faut bien gagner sa vie. Appelle-moi, un de ces quatre, je te ferais un tarif d’ami, en souvenir du bon vieux temps.
Je sors du bar en somnambule. J’erre au bord de la rivière, près de la gare aux abords des trains. J’emprunte des rues réputées dangereuses. Je frôle le danger. Il s’écarte. Je voudrais mourir, mais la mort n’est pas pour moi cette nuit. Le jour se lève, je suis toujours là. On fera avec. On se fait à tout.
mardi, février 28, 2006
LES CHAMBRES DE MOTEL

Des chambres banales qui s’effrangent
Jusqu’à la couleur qui doute
Des robinets qui gouttent à gouttent
Comme les prénoms qui se mélangent
Quand la poussière colle au mur
S’incruste aux mêmes écorchures
Y’en a toujours au bord des routes
Qui ont partout le même décor
Jusqu’à la couleur qui doute
Des robinets qui gouttent à gouttent
Comme les prénoms qui se mélangent
Quand la poussière colle au mur
S’incruste aux mêmes écorchures
Y’en a toujours au bord des routes
Qui ont partout le même décor
Existences banales qui s’effrangent
Pour une nuit en suspension
Que l’on voudrait sans intention
Petites affaires de vie qu’on range
Comme le pantalon dans le pli
Ou en vrac étalées sur le lit
Y’en a toujours au bord des routes
Qui ont partout le même décor
La bible d’un coté
De l’autre un film de cul
Femmes au comptoir sans alibi
Prêtes à tout pour passer la nuit
Sueurs de travailleurs harassés
Pressés de s’étendre après souper
Quand la mémoire se joue des tours
Banalité va faire un tour
Y’en a toujours au bord des routes
Qui ont partout le même décor
Pour une nuit en suspension
Que l’on voudrait sans intention
Petites affaires de vie qu’on range

Comme le pantalon dans le pli
Ou en vrac étalées sur le lit
Y’en a toujours au bord des routes
Qui ont partout le même décor
La bible d’un coté
De l’autre un film de cul
Femmes au comptoir sans alibi
Prêtes à tout pour passer la nuit
Sueurs de travailleurs harassés
Pressés de s’étendre après souper
Quand la mémoire se joue des tours
Banalité va faire un tour
Y’en a toujours au bord des routes
Qui ont partout le même décor
Les chambres banales qui s’effrangent
En débris de vie qui s’égouttent
S’éffritent sur le bord des doutes
Ici, au milieu de nulle part
Toujours quelqu’un sur le départ
Y’en a toujours au bord des routes
Qui ont partout le même décor
La bible d’un coté
De l’autre un film de cul
En débris de vie qui s’égouttent
S’éffritent sur le bord des doutes
Ici, au milieu de nulle part
Toujours quelqu’un sur le départ
Y’en a toujours au bord des routes
Qui ont partout le même décor
La bible d’un coté
De l’autre un film de cul
vendredi, février 24, 2006
Nouvelles de Saisons: Noel Blanc
mardi, février 21, 2006
La Ronde du Papillon
Il m'arrive d'écrire quelques textes de chansons. En voici un :
La Ronde du Papillon
La ville enfile son manteau de nuit
C’est l’heure où les chats virent au gris
Où les papillons volent leur frisson
Chassés dehors par leur solitude
Papillon brûle ses frissons,
Copain du comptoir, verres sans fond,
Folles histoires, poupées de chiffon
Papillon touche au dernier frisson.
La fille en noir, les yeux du hasard
Cherche sans vouloir l’amant du soir
Papillon a soif de frissons
Chambre froide pour étreintes rapides
Qui n’arrivent pas à combler le vide.
Papillon compte ses frissons
L’homme du comptoir, désirs sans fond,
La foire aux fantasmes, poupées de chiffon,
Papillon de nuit masque ses frissons.
L’enfance du matin, volée par l’nuages,
Efface les ravages, d’autres mirages,
Papillon n’est plus qu’un frisson.
Les lambeaux de nuit emporte sa raison
Amertume coulée dans l’béton.
Papillon n’a plus de frisson,
Seule, le jour gris, se terre pour se taire.
Quand la lumière meure sous le réverbère,
Papillon virevolte en un frisson.
La ville enfile son manteau de nuit
C’est l’heure où les chats virent au gris
Où les papillons volent leur frisson
Chassés dehors par leur solitude
Papillon brûle ses frissons,
Copain du comptoir, verres sans fond,
Folles histoires, poupées de chiffon
Papillon touche au dernier frisson.
La fille en noir, les yeux du hasard
Cherche sans vouloir l’amant du soir
Papillon a soif de frissons
Chambre froide pour étreintes rapides
Qui n’arrivent pas à combler le vide.
Papillon compte ses frissons
L’homme du comptoir, désirs sans fond,
La foire aux fantasmes, poupées de chiffon,
Papillon de nuit masque ses frissons.
L’enfance du matin, volée par l’nuages,
Efface les ravages, d’autres mirages,
Papillon n’est plus qu’un frisson.
Les lambeaux de nuit emporte sa raison
Amertume coulée dans l’béton.
Papillon n’a plus de frisson,
Seule, le jour gris, se terre pour se taire.
Quand la lumière meure sous le réverbère,
Papillon virevolte en un frisson.
vendredi, février 17, 2006
Neige et brouillard
dimanche, février 12, 2006
Villa Mondésir
Depuis déjà deux semaines, la canicule étouffait Québec. Les gens et les animaux se traînent, les plantes se laissent aller. Comme par un accord tacite rien ne bouge avant la tombée de la nuit qui apporte enfin un peu de fraîcheur. Un répit dans la fournaise moite du jour. Mais contrairement à la maj
orité de mes concitoyens, je ne me plains pas de ce chaos atmosphérique. Cette touffeur peu ordinaire me permet de distiller mon ennui sans justifier de mon inaction. Je peux enfin me vautrer dans la mélancolie et les regrets sans que la moindre culpabilité ne viennent empêcher mes pensées de tourner en rond. Et j’en profite largement pour me morfondre entre la salle de bain et le salon.
On ne peut pourtant pas dire que je sois malheureuse. Si je regarde autour de moi et que j’allume la télé, sincèrement, je ne suis pas assez idiote pour ne pas faire la part des choses entre mon petit mal de vivre et les famines, les guerres ou les pertes d’êtres chers. Mais il n’empêche, qu’à ma mesure je suis insatisfaite bien que matériellement à l’abri du besoin. C’est vrai que l’argent ne fait pas le bonheur, il donne juste le droit de s’ennuyer sans trop compter. Et je me trouve terriblement injuste d’avoir ces pensées d’enfant gâtée quand tant de gens peinent à joindre les deux bouts. Mais si je cesse, en seront ils plus heureux pour autant ?
Certains jours je n’arrive plus à rien. Je m’empêtre dans les fils de ma vie persuadée que l’horizon n’est rien d’autre qu’une gigantesque toile d’araignée à l’échelle humaine. On se retrouve englué dedans sans y avoir pris garde, incapable de se dépêtrer des remparts matériels et sociaux que l’on s’est créé, sans doute pour éviter les risques de bonheur. On se cuirasse de préjugés et de contraintes artificielles comme un petit lac à truites que l’on creuserait dans le mauvais terrain. Les années passent, il faut payer les traites de la maison, faire plus de contacts, plus d’argent, amasser plus de biens et se tenir à la pointe de toutes les nouveautés. C’est épuisant. Je ne veux plus être à la mode. Il me semble avoir eu d’autres espérances. Quand je les évoque, Charles me rabroue en m’énonçant la liste de nos possessions, une maison sur le fleuve avec un grand terrain, trois voitures, ordinateurs, télés, vacances dans le sud... Je fais le putois écrasé par un camion sur une route à grande circulation, mais les jours suivants je déprime. Le pilote automatique prend la relève pour les tâches ménagères, ne pas oublier le football des garçons, passer chercher les chemises de Charles, penser au repas de ce soir avec les horribles cousins de Charles, trouver une heure dans la journée pour ma gym, remercier les voisins pour l’invitation de mardi dernier,... Une liste à donner le tournis qui me dégonfle comme une baudruche. Alors, je m’arrête le temps d’une pause et je rêve d’une maison éloignée, sur le bord de la mer, plus loin vers le nord. Une vieille maison solitaire, solide et secrète que je n’ai jamais vu autrement qu’en imagination. Elle est mon refuge, mon apaisement dans cette course contre la montre qui ne me concerne pas, mais dans laquelle je suis enrôlée d’office. Le pire, c’est que je ne sais même pas si elle existe.
Pendant toutes ces années grises et sans relief, la seule pensée de la découvrir un jour m’a gardée la tête hors de l’eau. A première vue c’est une quête bien ordinaire pour une femme ordinaire. Mais à force de l’imaginer, elle m’est devenue familière. J’en connais les moindres recoins. C’est une des ces vieilles maisons de bardeaux de bois avec une véranda à l’avant. Nichée entre quelques conifères tenaces, elle se dresse droite et fière face au fleuve, aux éléments déchaînés de l’hiver, à la neige, aux tempêtes de printemps et d’automne, à l’air légèrement salin qui ronge jusqu’au cœur des gens. Les siècles ne font pas peur à ma maison, elle les défie. D’emblée, je m’y sens à l’aise, chez moi. Ce qui ne m’est jamais arrivé nulle part. Et malgré une quête obstinée, je n’ai jamais réussi à la dénicher.
Ce mirage s’est manifesté peu de temps après la naissance de notre cadet, lorsque Charles a commencé à rentrer tard le soir. J’étais un peu gourde, refusant de voir la réalité en face. Incapable de l’affronter, je me réfugiais dans le fantasme. Comme beaucoup de filles de cette époque, je me suis mariée de bonne heure. D’un naturel réservé malgré la libération sexuelle qui courait dans l’air, je ne participais guère à la liesse générale. Je me contentais d’amourettes un peu fleur bleue, dépassant à peine les limites permises. En arrivant au mariage on peut considérer que j’étais pour ainsi dire vierge et naïve. Ce qui n’était pas le cas de Charles mon mari, un célibataire trentenaire que sa situation ascendante dans la banque poussait à se caser, à fonder une famille comme on dit. Il avait un charme fou. Mon père avait une situation sociale établie. Sa réputation de tombeur ne m’effrayait pas. J’étais follement aveuglée par l’amour et les fariboles dont se nourrissent les jeunes filles. Pour le mariage nous avons eu le droit à tout le décorum. Une journée de rêve !
Un rêve qui se poursuivit quelques années, le temps de l’installation et de la décoration de la maison, de l’arrivée d’un fils, suivi d’un autre deux ans plus tard. De beaux moments à prendre soin de ma nichée, à satisfaire leurs moindres désirs avec un plaisir non dissimulé, à ne pas prendre garde aux jours qui s’effritent. Lorsque je me suis réveillée, au moment de l’adolescence des enfants, ils quittaient la maison en ordre dispersé comme de parfaits étrangers que je ne reconnaissais pas. Étant trop quétaines et d’un goût douteux pour Mathieu, il commença à nous snober. Il se fait offrir des séjours dans des demeures ancestrales ou des stations de ski à la mode par les parents de ses amies. Maintenant nous ne la voyons plus que très occasionnellement. Nos meubles de style ne sont pas du bon siècle et notre «standing» manque de lustre. Le pire, c’est que ses rares et brèves visites de courtoisie me conviennent parfaitement car je me sens rétrécir sous son regard dépréciateur. Quant à Joël, il ne pense qu’à s’amuser, enrichissant les marchands de gadgets électroniques et les propriétaires de discothèques. De parfaits inutiles. Charles dit toujours qu’il faut que jeunesse se passe. Il leur excuse tout. Mais je trouve qu’ils exagèrent. Dès qu’ils ont arrêté de voler dans mon portefeuille, j’ai préféré ignorer comment ils se procuraient leur argent. C’est lâche, je sais. N’ayant jamais travaillé ni l’un ni l’autre, et disposant de goûts onéreux, il est évident que l’allocation que leur dispense Charles pour leurs soi-disant études ne doit certes pas suffire à leurs dépenses. Cela m’est égal. Ces êtres froids et insensibles qui daignent me gratifier parfois d’un baiser évasif sont pourtant sortis de mon ventre. Je les ai nourris de mon lait, veillés, soignés, dorlotés, aimés de tout mon cœur. A force de me demander comment nous en étions arrivés là, je me suis offert un bel ulcère et une solide déprime.
Notre entourage conseilla alors à Charles de m’encourager à m’occuper en me tournant vers l’artisanat ou le bénévolat. Des cours de poterie ou quelques heures dans un restaurant populaire me ferait le plus grand bien selon l’avis général. Chacun y allait de son couplet sur le blues de la quarantaine, le vide occasionné par le départ des enfants d’où la nécessité de trouver un dérivatif. Je n’ai pas osé leur dire que ce départ me soulageait d’une certaine manière. Une mère ne doit pas dire et encore moins émettre d’aussi misérables pensées. Je n’en ai même plus honte mais, encore sensible au qu’en-dira-t’on, je les garde pour moi. Sans pour autant les mépriser, je n’ai rien à apporter aux déshérités de tous poils. Aussi pour faire plaisir à la famille et qu’ainsi ils me lâchent un peu, je me suis initiée à l’aquarelle. C’est moins salissant que la peinture à l’huile. Je suis loin d’être bonne, mais cela me donne au moins le prétexte de pouvoir partir avec mon matériel pendant de longues heures que j’emploie le plus souvent à marcher sans but. Je ne ramène guère de peintures à montrer mais ni Charles, ni les enfants ne manifestent jamais le moindre intérêt, ni ne me questionne sur mes œuvres. Cette occupation semble satisfaire tout le monde
Ils n’ont rien compris mais je ne leur en veux pas. Il y a longtemps que j’en ai pris mon parti, que j’ai digéré mon échec de mère et mon amertume de femme. J’aurais pu comme certaines connaissances tomber dans l’alcool ou les médicaments. Mais malgré ma tendance à rêver les paradis artificiels ne m’ont jamais attirée. Car je n’ai pas la prétention d’être la seule dans mon cas. J’en vois combien autour de moi, malheureuses, meurtries, rancunières ou acariâtre, parce qu’elles ont la sale impression de s’être fait avoir par la vie, d’avoir manqué une explication ou un virage et de se retrouver sur la voie de service malgré tous les signes extérieurs d’une éclatante réussite.
La première fois que j’ai découvert du rouge à lèvres sur le col d’une chemise de Charles, j’ai passé la nuit à pleurer. Il était parti en congrès à Montréal. Au matin, je ne savais toujours pas quelle attitude adopter. C’est par hésitation que je me suis tue. Après, c’est une question d’habitude. Curieusement lorsque j’ai appris qu’il avait couché avec une de mes copines, je n’ai ressenti qu’indifférence et dédain. Je n’ai revu ma copine que par obligation sociale. Pourquoi suis-je restée avec Charles? La facilité, la crainte de l’inconnu, le confort de l’insatisfaction dorée ? Que sais-je ? Un peu de tout cela à la fois. Certains matins lorsque je me regarde dans la glace je me trouve quelconque, assez médiocre. Charles et moi ne sommes plus que deux étrangers rattachés par des conventions. Nous n’avons strictement rien à nous dire et continuons sans réelle conviction. Je me suis longtemps demandé pourquoi Charles ne m’avait pas quitté pour une fille plus jeune plus avenante comme font bon nombre de ses congénères ? Finalement, je suis arrivée à la conclusion qu’il se sentait parfaitement à l’aise dans cette situation. La façade est sauve. J’assure l’intendance sans l’emmerder et cela lui permet de vivre son existence de célibataire sans risque de s’engager. Et dire qu’il s’imagine encore que je n’ai rien remarqué. Je devrais pourtant lui dire d’éviter de m’offrir le même parfum que sa secrétaire.
Ce matin-là, je me suis levée aux aurores pour apprécier la fraîcheur du matin avant que la fournaise ne plombe l’air. Tout en sirotant mon café je m’émerveille encore de voir le soleil levant miroiter sur le fleuve. Une légère brise caresse mon visage. Une irrésistible envie de fraîcheur. Un mot sur la table pour prévenir mes hommes. Charles s’est habituée – si jamais il les remarque- à mes disparitions soudaines prétextes à des inspirations picturales. En remontant vers Charlevoix, je pense qu’il y ferait sans doute plus frais qu’à Québec.
N’ayant pas envie de rouler trop longtemps, je laisse ma v
oiture sur une halte routière que je connais bien, puis je m’enfonce dans le sentier côtier qui borde le fleuve en surplomb. Malgré l’heure matinale, la chaleur monte déjà, collante et humide, me faisant regretter de ne pas avoir emmené avec moi plus d’eau potable. Je ne rebrousse pas chemin pour autant, je me rationnerai. Très vite je me laisse porter par le rythme de la marche, vidant mon esprit de toute préoccupation, admirant le magnifique paysage qui m’entoure. En contrebas les vagues émeraude s’écrasent avec fracas sur les rochers dans un bouillonnement d’écume. Fascinée, je m’arrête un moment aspirée par la violence de la masse liquide. Puis mes pas me conduisent alors sur un sentier inconnu qui m’intrigue. Habituée à errer dans la région, je me vante d’en avoir parcouru tous les chemins. Hors celui-ci m’est totalement inconnu. Les buissons griffent mes jambes nues mais je poursuis, de plus en plus acharnée à voir où il mène. Je finis par arriver à un éboulis de rochers que je contourne pour me retrouver face de cette maison qui m’obsède depuis tellement d’années. Je me frotte les yeux, je me pince, puis je m’approche les jambes flageolantes, le cœur battant à tout rompre.
C’est elle, vraiment elle, pareil à mon souvenir. Pas d’erreur. Une émotion aussi intense que si j’avais découvert un trésor me submerge.. Jusqu’à ce jour, cet endroit n’existait que dans mon cerveau fatigué, apparaissant pour me soulager, et puis la voilà devant mes yeux, bien réelle.
Des planches clouées barricadent les fenêtres et la porte est bien fermée à clef. Impossible de pénétrer à l’intérieur. Encore soucieuse du bien d’autrui malgré l’intensité de mon désir, je ravale ma frustration, et assise face à la porte que je n’ose forcer, je dresse un plan de bataille. Dès demain matin, je me précipite au cadastre pour savoir à qui elle appartient, puis je fais une offre au propriétaire. Je donnerais n’importe quoi pour la posséder, pouvoir caresser les vieux murs de pierre à loisir, me baigner dans sa douce quiétude comme dans un ventre et me sentir enfin arrivé quelque part bien que ce soit au milieu de nulle part. Alors que la plupart de mes contemporains se complaisent dans ce que j’appellerai un village-vacances à l’année – rues tracées au cordeau, sécurité renforcée, interdictions multipliées et détente organisée sur commande d’un GO faussement débonnaire, ski en hiver, saucettes en été - je n’aspire qu’au silence et à la tranquillité. Mon âme pour ce rêve qui m’a soutenu toutes ces années sans faiblir et sans prendre de rides. Cette trouvaille me donne une force nouvelle. A ma grande surprise, je pourrai même envisager d’y vivre seule, laissant Charles à ses maîtresses, et mes fils à leur veulerie. Une pointe d’amertume étreint mon estomac. C’est quand même triste de ne pas avoir de meilleur jugement de sa progéniture. Je n’y peux rien. A l’adolescence nous nous sommes détachés les uns des autres et je ne comprends plus les hommes qu’ils sont en train de devenir. Peut-être est-ce de ma faute ? Je les ai trop couvés dans l’enfance, ou trop exigé d’eux, ou pas assez. Je n’aime pas mes fils et je m’en veux terriblement. De toutes mes forces je voudrais retrouver pour eux cet amour que j’éprouvais lorsqu’ils étaient enfants. Mais je n’y arrive pas.
Vaincue par la chaleur et l’émotion, je m’installe à l’ombre d’un bosquet d’épinettes face au fleuve. Mes sandwichs ont bien meilleur goût et l’eau me semble un nectar. Mes yeux se ferment et je m’endors au chant d’un oiseau que je ne reconnais pas. A mon réveil, il fait à peine moins jour mais les ombres s’allongent et j’ai une bonne heure de marche avant de retrouver ma voiture. A regret, je laisse cet endroit en me jurant bien que c’est la dernière fois.
A mon arrivée à la villa, les hommes affamés trépignent d’impatience devant le réfrigérateur. Ils me laissent à peine le temps de parler. Peu enclin à attendre que je me mette aux fourneaux, Charles décide de nous emmener dans un de ces restaurants bondés du Vieux Québec. Heureusement, il reste de la place en terrasse. Plus concerné par les fesses pommelées de la serveuse qu’il ne quitte pas des yeux que par mes élucubrations, il m’encourage avec mollesse à poursuivre mes démarches. Les garçons s’en fichent éperdument et ricanent entre eux.
Le lendemain matin, dès l’ouvertu
re des bureaux, je me précipite sur les registres des services de l’urbanisme. Aucune trace de cette baraque nulle part. J’insiste, demande d’autres registres à l’employée éberluée qui commencent à me prendre pour une dingue. J’abandonne avant qu’elle n’appelle la police ou l’hopital psychiatrique. En désespoir de cause, je décide de retourner vérifier si elle se trouve vraiment à la même place ou si j’ai rêvé. Contrairement à mon habitude, je conduis avec nervosité, multipliant les saccades et les virages trop serrés. Je ne suis pas folle. Cette maison existe ! Je l’ai vue ! Je l’ai touchée et je me suis même assise sur le perron. Après avoir stationné ma voiture, je retrouve le sentier de la veille sans difficulté comme s’il avait toujours été là alors que hier encore j’en ignorais l’existence. Curieux tout de même. Mitigé, lourd et humide le temps hésite entre nuages et soleil. Il faudrait bien que l’orage finisse par éclater pour nous libérer de cette chaleur excessive. Pressée d’arriver, je me prends les pied plusieurs fois dans des branches. Je transpire à grosses gouttes mais j’ai tellement peur que la maison ne disparaisse avant mon arrivée que j’accélère le pas.
La maison est bien là ! Intacte. Elle me nargue.
Soudain d’énormes nuages noirs barrent l’horizon. De grosses gouttes de pluie chaude commencent à tomber. Nulle part ou me réfugier. En désespoir de cause, je fais le tour de la maison que je sais fermée. Aucune galerie extérieure ni auvent qui aurait pu m’abriter. Le rythme de la pluie augmente. Je fais à nouveau le tour du propriétaire et finis par remarquer un volet qui menace de se décoller. C’est drôle je ne l’avais pas vu à ma première inspection mais je ne m’attarde pas trop sur ce détail. Rassemblant mes forces je tire sur la planchette de bois, qui finie par céder et m’expédie les quatre fers en l’air sur le sol déjà humide. Défaire les autres planches n’est plus qu’un jeu d’enfant. Je réussis à me faufiler par la fenêtre juste avant d’être complètement transie jusqu’aux os.
Quelques meubles à l’intérieur, un buffet rustique fleurant bon l’encaustique, une table, quatre chaises et un fauteuil devant une cheminée bien garnie qui n’attend plus qu’une allumette. Je la trouve sur le manteau dans une petite boite en cuivre poli. Le feu prend tout de suite. Heureusement car dans mes vêtements trempés je grelotte. La chambrette se trouve derrière la porte de droite et celle de gauche mène au cellier. Incroyable ! J’hallucine de l’exacte concordance de mes souvenirs de cette bâtisse. Comment cela se peut-il que je connaisse aussi parfaitement cette maison que je n’ai jamais vue auparavant sinon en rêve ?
Dehors la tempête fait rage. En un rien de temps la pluie se met à déferler en trombes d’eau. Les éclairs zèbrent le ciel. Le vent hurle. La construction résiste aux éléments déchaînés, mais elle craque de partout. Un malaise me gagne. Pour la première fois je pense à ceux que j’ai laissés. Mes hommes ont du rentrer le ventre affamé et trouver la maison vide. Cette pensée me fait sourire. Cela va leur faire du bien. J’espère qu’ils comprendront en voyant ce temps de chien que je suis coincée quelque part. Ca n’a pas l’air de vouloir s’arranger. Enverront-ils du secours à ma recherche? Ils ne savent pas où je suis. Je suis idiote d’envisager le pire scenario. Cet orage va se calmer et je reprendrai ma route. Peut-être n’auront-ils même pas le temps de s’inquiéter ?
A part du mobilier, la maison ne contient ni linge, ni vaisselle. Tous les placards sont vides. Etonnant. Et puis non. Si cette maison est inhabitée depuis longtemps cela ne sert à rien de laisser des objets qui risquent de s’abîmer. Le feu brûle et commence à sécher mes vêtements. Je m’installe dans la chaise berçante et je finis par m’endormir.
Un froid terrible me réveille, transperçant mon corps de part en part. Le foyer est complètement froid. Il fait nuit noire. A tâtons, je cherche les allumettes que je trouve sans trop de difficultés. Un bougeoir se trouve à coté. Le tas de bois qu’il me semblait avoir aperçu n’est plus là. Je fais le tour des pièces à la recherche d’un peu de bois. Sans succès. Je jette un œil à l’extérieur pour me rendre compte que la situation a empiré. Quelle heure peut-il bien être ? L’angoisse me transperce de la tête au pied. Je viens d’entrer de plein fouet dans mon cauchemar
Engourdie, frigorifiée par la température qui ne cesse de baisser, je ne vois pas d’autre solution que de mettre une chaise à brûler. J’expliquerais au propriétaire mon horrible situation qu’il comprendra certainement. Mais le bois mince et ouvragé ne dure guère plus qu’un feu de paille. Paniquée à l’idée de mourir de froid, j’en rajoute une, puis une autre, et puis je m’attaque à la table, au buffet. Jusqu’aux montants du lit. Tout le mobilier y passe sans que je réussisse à me réchauffer. On dirait que mon sang gèle à mesure dans mes veines. La pluie tombe toujours avec autant de force. L’apocalypse se déchaîne. L’éternité m’effraie. Je pense à mes enfants, mon mari. Ils vont s’inquiéter. Vont-ils s’inquiéter? Vont-ils me pleurer? Mon sang se glace. Le rêve se transforme en cauchemar. Je n’ai jamais eu aussi froid de ma vie. Cette maison est sinistre. Je veux sortir, rentrer chez moi. Je grelotte. La maison me fait peur. Ce n’est pas possible, c’est mon rêve, le rêve de toute ma vie. Un rêve ne peut pas vous faire de mal.
Soudain il me semble que la pièce a rétréci. Je ne suis plus qu’une petite chose apeurée. L’angoisse me gagne, laissant place à la panique. Les murs bougent. Ils se resserrent. Non! Je vais me réveiller. Ce n’est pas possible. Ils se rapprochent dangereusement. Paralysée, je suis incapable de me lever et de m’enfuir à toutes jambes loin de cette h
orreur. Et puis pour aller où ? Je suis prisonnière de ces murs, de ce carcan qui m’étouffe. De l’air. La bougie va s’éteindre. Les murs vont m’écraser. La flamme diminue. Au secours! Non, non! Non…..Un rêve ne peut pas vous tuer. Non!!! ! ! ! ……
Mon corps était complètement disloqué lorsqu’ils l’ont retrouvé sur les rochers en contrebas dans le trou du diable. Charles a eu du mal à me reconnaître. Les enquêteurs qui ont conclu rapidement à une mort accidentelle. Peut-être un suicide. Nulle mention de la maison. Comme si elle n’existait pas. Moi, je sais qu’elle existe, je l’ai vue.
orité de mes concitoyens, je ne me plains pas de ce chaos atmosphérique. Cette touffeur peu ordinaire me permet de distiller mon ennui sans justifier de mon inaction. Je peux enfin me vautrer dans la mélancolie et les regrets sans que la moindre culpabilité ne viennent empêcher mes pensées de tourner en rond. Et j’en profite largement pour me morfondre entre la salle de bain et le salon.On ne peut pourtant pas dire que je sois malheureuse. Si je regarde autour de moi et que j’allume la télé, sincèrement, je ne suis pas assez idiote pour ne pas faire la part des choses entre mon petit mal de vivre et les famines, les guerres ou les pertes d’êtres chers. Mais il n’empêche, qu’à ma mesure je suis insatisfaite bien que matériellement à l’abri du besoin. C’est vrai que l’argent ne fait pas le bonheur, il donne juste le droit de s’ennuyer sans trop compter. Et je me trouve terriblement injuste d’avoir ces pensées d’enfant gâtée quand tant de gens peinent à joindre les deux bouts. Mais si je cesse, en seront ils plus heureux pour autant ?
Certains jours je n’arrive plus à rien. Je m’empêtre dans les fils de ma vie persuadée que l’horizon n’est rien d’autre qu’une gigantesque toile d’araignée à l’échelle humaine. On se retrouve englué dedans sans y avoir pris garde, incapable de se dépêtrer des remparts matériels et sociaux que l’on s’est créé, sans doute pour éviter les risques de bonheur. On se cuirasse de préjugés et de contraintes artificielles comme un petit lac à truites que l’on creuserait dans le mauvais terrain. Les années passent, il faut payer les traites de la maison, faire plus de contacts, plus d’argent, amasser plus de biens et se tenir à la pointe de toutes les nouveautés. C’est épuisant. Je ne veux plus être à la mode. Il me semble avoir eu d’autres espérances. Quand je les évoque, Charles me rabroue en m’énonçant la liste de nos possessions, une maison sur le fleuve avec un grand terrain, trois voitures, ordinateurs, télés, vacances dans le sud... Je fais le putois écrasé par un camion sur une route à grande circulation, mais les jours suivants je déprime. Le pilote automatique prend la relève pour les tâches ménagères, ne pas oublier le football des garçons, passer chercher les chemises de Charles, penser au repas de ce soir avec les horribles cousins de Charles, trouver une heure dans la journée pour ma gym, remercier les voisins pour l’invitation de mardi dernier,... Une liste à donner le tournis qui me dégonfle comme une baudruche. Alors, je m’arrête le temps d’une pause et je rêve d’une maison éloignée, sur le bord de la mer, plus loin vers le nord. Une vieille maison solitaire, solide et secrète que je n’ai jamais vu autrement qu’en imagination. Elle est mon refuge, mon apaisement dans cette course contre la montre qui ne me concerne pas, mais dans laquelle je suis enrôlée d’office. Le pire, c’est que je ne sais même pas si elle existe.
Pendant toutes ces années grises et sans relief, la seule pensée de la découvrir un jour m’a gardée la tête hors de l’eau. A première vue c’est une quête bien ordinaire pour une femme ordinaire. Mais à force de l’imaginer, elle m’est devenue familière. J’en connais les moindres recoins. C’est une des ces vieilles maisons de bardeaux de bois avec une véranda à l’avant. Nichée entre quelques conifères tenaces, elle se dresse droite et fière face au fleuve, aux éléments déchaînés de l’hiver, à la neige, aux tempêtes de printemps et d’automne, à l’air légèrement salin qui ronge jusqu’au cœur des gens. Les siècles ne font pas peur à ma maison, elle les défie. D’emblée, je m’y sens à l’aise, chez moi. Ce qui ne m’est jamais arrivé nulle part. Et malgré une quête obstinée, je n’ai jamais réussi à la dénicher.
Ce mirage s’est manifesté peu de temps après la naissance de notre cadet, lorsque Charles a commencé à rentrer tard le soir. J’étais un peu gourde, refusant de voir la réalité en face. Incapable de l’affronter, je me réfugiais dans le fantasme. Comme beaucoup de filles de cette époque, je me suis mariée de bonne heure. D’un naturel réservé malgré la libération sexuelle qui courait dans l’air, je ne participais guère à la liesse générale. Je me contentais d’amourettes un peu fleur bleue, dépassant à peine les limites permises. En arrivant au mariage on peut considérer que j’étais pour ainsi dire vierge et naïve. Ce qui n’était pas le cas de Charles mon mari, un célibataire trentenaire que sa situation ascendante dans la banque poussait à se caser, à fonder une famille comme on dit. Il avait un charme fou. Mon père avait une situation sociale établie. Sa réputation de tombeur ne m’effrayait pas. J’étais follement aveuglée par l’amour et les fariboles dont se nourrissent les jeunes filles. Pour le mariage nous avons eu le droit à tout le décorum. Une journée de rêve !
Un rêve qui se poursuivit quelques années, le temps de l’installation et de la décoration de la maison, de l’arrivée d’un fils, suivi d’un autre deux ans plus tard. De beaux moments à prendre soin de ma nichée, à satisfaire leurs moindres désirs avec un plaisir non dissimulé, à ne pas prendre garde aux jours qui s’effritent. Lorsque je me suis réveillée, au moment de l’adolescence des enfants, ils quittaient la maison en ordre dispersé comme de parfaits étrangers que je ne reconnaissais pas. Étant trop quétaines et d’un goût douteux pour Mathieu, il commença à nous snober. Il se fait offrir des séjours dans des demeures ancestrales ou des stations de ski à la mode par les parents de ses amies. Maintenant nous ne la voyons plus que très occasionnellement. Nos meubles de style ne sont pas du bon siècle et notre «standing» manque de lustre. Le pire, c’est que ses rares et brèves visites de courtoisie me conviennent parfaitement car je me sens rétrécir sous son regard dépréciateur. Quant à Joël, il ne pense qu’à s’amuser, enrichissant les marchands de gadgets électroniques et les propriétaires de discothèques. De parfaits inutiles. Charles dit toujours qu’il faut que jeunesse se passe. Il leur excuse tout. Mais je trouve qu’ils exagèrent. Dès qu’ils ont arrêté de voler dans mon portefeuille, j’ai préféré ignorer comment ils se procuraient leur argent. C’est lâche, je sais. N’ayant jamais travaillé ni l’un ni l’autre, et disposant de goûts onéreux, il est évident que l’allocation que leur dispense Charles pour leurs soi-disant études ne doit certes pas suffire à leurs dépenses. Cela m’est égal. Ces êtres froids et insensibles qui daignent me gratifier parfois d’un baiser évasif sont pourtant sortis de mon ventre. Je les ai nourris de mon lait, veillés, soignés, dorlotés, aimés de tout mon cœur. A force de me demander comment nous en étions arrivés là, je me suis offert un bel ulcère et une solide déprime.
Notre entourage conseilla alors à Charles de m’encourager à m’occuper en me tournant vers l’artisanat ou le bénévolat. Des cours de poterie ou quelques heures dans un restaurant populaire me ferait le plus grand bien selon l’avis général. Chacun y allait de son couplet sur le blues de la quarantaine, le vide occasionné par le départ des enfants d’où la nécessité de trouver un dérivatif. Je n’ai pas osé leur dire que ce départ me soulageait d’une certaine manière. Une mère ne doit pas dire et encore moins émettre d’aussi misérables pensées. Je n’en ai même plus honte mais, encore sensible au qu’en-dira-t’on, je les garde pour moi. Sans pour autant les mépriser, je n’ai rien à apporter aux déshérités de tous poils. Aussi pour faire plaisir à la famille et qu’ainsi ils me lâchent un peu, je me suis initiée à l’aquarelle. C’est moins salissant que la peinture à l’huile. Je suis loin d’être bonne, mais cela me donne au moins le prétexte de pouvoir partir avec mon matériel pendant de longues heures que j’emploie le plus souvent à marcher sans but. Je ne ramène guère de peintures à montrer mais ni Charles, ni les enfants ne manifestent jamais le moindre intérêt, ni ne me questionne sur mes œuvres. Cette occupation semble satisfaire tout le monde
Ils n’ont rien compris mais je ne leur en veux pas. Il y a longtemps que j’en ai pris mon parti, que j’ai digéré mon échec de mère et mon amertume de femme. J’aurais pu comme certaines connaissances tomber dans l’alcool ou les médicaments. Mais malgré ma tendance à rêver les paradis artificiels ne m’ont jamais attirée. Car je n’ai pas la prétention d’être la seule dans mon cas. J’en vois combien autour de moi, malheureuses, meurtries, rancunières ou acariâtre, parce qu’elles ont la sale impression de s’être fait avoir par la vie, d’avoir manqué une explication ou un virage et de se retrouver sur la voie de service malgré tous les signes extérieurs d’une éclatante réussite.
La première fois que j’ai découvert du rouge à lèvres sur le col d’une chemise de Charles, j’ai passé la nuit à pleurer. Il était parti en congrès à Montréal. Au matin, je ne savais toujours pas quelle attitude adopter. C’est par hésitation que je me suis tue. Après, c’est une question d’habitude. Curieusement lorsque j’ai appris qu’il avait couché avec une de mes copines, je n’ai ressenti qu’indifférence et dédain. Je n’ai revu ma copine que par obligation sociale. Pourquoi suis-je restée avec Charles? La facilité, la crainte de l’inconnu, le confort de l’insatisfaction dorée ? Que sais-je ? Un peu de tout cela à la fois. Certains matins lorsque je me regarde dans la glace je me trouve quelconque, assez médiocre. Charles et moi ne sommes plus que deux étrangers rattachés par des conventions. Nous n’avons strictement rien à nous dire et continuons sans réelle conviction. Je me suis longtemps demandé pourquoi Charles ne m’avait pas quitté pour une fille plus jeune plus avenante comme font bon nombre de ses congénères ? Finalement, je suis arrivée à la conclusion qu’il se sentait parfaitement à l’aise dans cette situation. La façade est sauve. J’assure l’intendance sans l’emmerder et cela lui permet de vivre son existence de célibataire sans risque de s’engager. Et dire qu’il s’imagine encore que je n’ai rien remarqué. Je devrais pourtant lui dire d’éviter de m’offrir le même parfum que sa secrétaire.
Ce matin-là, je me suis levée aux aurores pour apprécier la fraîcheur du matin avant que la fournaise ne plombe l’air. Tout en sirotant mon café je m’émerveille encore de voir le soleil levant miroiter sur le fleuve. Une légère brise caresse mon visage. Une irrésistible envie de fraîcheur. Un mot sur la table pour prévenir mes hommes. Charles s’est habituée – si jamais il les remarque- à mes disparitions soudaines prétextes à des inspirations picturales. En remontant vers Charlevoix, je pense qu’il y ferait sans doute plus frais qu’à Québec.
N’ayant pas envie de rouler trop longtemps, je laisse ma v
oiture sur une halte routière que je connais bien, puis je m’enfonce dans le sentier côtier qui borde le fleuve en surplomb. Malgré l’heure matinale, la chaleur monte déjà, collante et humide, me faisant regretter de ne pas avoir emmené avec moi plus d’eau potable. Je ne rebrousse pas chemin pour autant, je me rationnerai. Très vite je me laisse porter par le rythme de la marche, vidant mon esprit de toute préoccupation, admirant le magnifique paysage qui m’entoure. En contrebas les vagues émeraude s’écrasent avec fracas sur les rochers dans un bouillonnement d’écume. Fascinée, je m’arrête un moment aspirée par la violence de la masse liquide. Puis mes pas me conduisent alors sur un sentier inconnu qui m’intrigue. Habituée à errer dans la région, je me vante d’en avoir parcouru tous les chemins. Hors celui-ci m’est totalement inconnu. Les buissons griffent mes jambes nues mais je poursuis, de plus en plus acharnée à voir où il mène. Je finis par arriver à un éboulis de rochers que je contourne pour me retrouver face de cette maison qui m’obsède depuis tellement d’années. Je me frotte les yeux, je me pince, puis je m’approche les jambes flageolantes, le cœur battant à tout rompre.C’est elle, vraiment elle, pareil à mon souvenir. Pas d’erreur. Une émotion aussi intense que si j’avais découvert un trésor me submerge.. Jusqu’à ce jour, cet endroit n’existait que dans mon cerveau fatigué, apparaissant pour me soulager, et puis la voilà devant mes yeux, bien réelle.
Des planches clouées barricadent les fenêtres et la porte est bien fermée à clef. Impossible de pénétrer à l’intérieur. Encore soucieuse du bien d’autrui malgré l’intensité de mon désir, je ravale ma frustration, et assise face à la porte que je n’ose forcer, je dresse un plan de bataille. Dès demain matin, je me précipite au cadastre pour savoir à qui elle appartient, puis je fais une offre au propriétaire. Je donnerais n’importe quoi pour la posséder, pouvoir caresser les vieux murs de pierre à loisir, me baigner dans sa douce quiétude comme dans un ventre et me sentir enfin arrivé quelque part bien que ce soit au milieu de nulle part. Alors que la plupart de mes contemporains se complaisent dans ce que j’appellerai un village-vacances à l’année – rues tracées au cordeau, sécurité renforcée, interdictions multipliées et détente organisée sur commande d’un GO faussement débonnaire, ski en hiver, saucettes en été - je n’aspire qu’au silence et à la tranquillité. Mon âme pour ce rêve qui m’a soutenu toutes ces années sans faiblir et sans prendre de rides. Cette trouvaille me donne une force nouvelle. A ma grande surprise, je pourrai même envisager d’y vivre seule, laissant Charles à ses maîtresses, et mes fils à leur veulerie. Une pointe d’amertume étreint mon estomac. C’est quand même triste de ne pas avoir de meilleur jugement de sa progéniture. Je n’y peux rien. A l’adolescence nous nous sommes détachés les uns des autres et je ne comprends plus les hommes qu’ils sont en train de devenir. Peut-être est-ce de ma faute ? Je les ai trop couvés dans l’enfance, ou trop exigé d’eux, ou pas assez. Je n’aime pas mes fils et je m’en veux terriblement. De toutes mes forces je voudrais retrouver pour eux cet amour que j’éprouvais lorsqu’ils étaient enfants. Mais je n’y arrive pas.
Vaincue par la chaleur et l’émotion, je m’installe à l’ombre d’un bosquet d’épinettes face au fleuve. Mes sandwichs ont bien meilleur goût et l’eau me semble un nectar. Mes yeux se ferment et je m’endors au chant d’un oiseau que je ne reconnais pas. A mon réveil, il fait à peine moins jour mais les ombres s’allongent et j’ai une bonne heure de marche avant de retrouver ma voiture. A regret, je laisse cet endroit en me jurant bien que c’est la dernière fois.
A mon arrivée à la villa, les hommes affamés trépignent d’impatience devant le réfrigérateur. Ils me laissent à peine le temps de parler. Peu enclin à attendre que je me mette aux fourneaux, Charles décide de nous emmener dans un de ces restaurants bondés du Vieux Québec. Heureusement, il reste de la place en terrasse. Plus concerné par les fesses pommelées de la serveuse qu’il ne quitte pas des yeux que par mes élucubrations, il m’encourage avec mollesse à poursuivre mes démarches. Les garçons s’en fichent éperdument et ricanent entre eux.
Le lendemain matin, dès l’ouvertu
re des bureaux, je me précipite sur les registres des services de l’urbanisme. Aucune trace de cette baraque nulle part. J’insiste, demande d’autres registres à l’employée éberluée qui commencent à me prendre pour une dingue. J’abandonne avant qu’elle n’appelle la police ou l’hopital psychiatrique. En désespoir de cause, je décide de retourner vérifier si elle se trouve vraiment à la même place ou si j’ai rêvé. Contrairement à mon habitude, je conduis avec nervosité, multipliant les saccades et les virages trop serrés. Je ne suis pas folle. Cette maison existe ! Je l’ai vue ! Je l’ai touchée et je me suis même assise sur le perron. Après avoir stationné ma voiture, je retrouve le sentier de la veille sans difficulté comme s’il avait toujours été là alors que hier encore j’en ignorais l’existence. Curieux tout de même. Mitigé, lourd et humide le temps hésite entre nuages et soleil. Il faudrait bien que l’orage finisse par éclater pour nous libérer de cette chaleur excessive. Pressée d’arriver, je me prends les pied plusieurs fois dans des branches. Je transpire à grosses gouttes mais j’ai tellement peur que la maison ne disparaisse avant mon arrivée que j’accélère le pas.La maison est bien là ! Intacte. Elle me nargue.
Soudain d’énormes nuages noirs barrent l’horizon. De grosses gouttes de pluie chaude commencent à tomber. Nulle part ou me réfugier. En désespoir de cause, je fais le tour de la maison que je sais fermée. Aucune galerie extérieure ni auvent qui aurait pu m’abriter. Le rythme de la pluie augmente. Je fais à nouveau le tour du propriétaire et finis par remarquer un volet qui menace de se décoller. C’est drôle je ne l’avais pas vu à ma première inspection mais je ne m’attarde pas trop sur ce détail. Rassemblant mes forces je tire sur la planchette de bois, qui finie par céder et m’expédie les quatre fers en l’air sur le sol déjà humide. Défaire les autres planches n’est plus qu’un jeu d’enfant. Je réussis à me faufiler par la fenêtre juste avant d’être complètement transie jusqu’aux os.
Quelques meubles à l’intérieur, un buffet rustique fleurant bon l’encaustique, une table, quatre chaises et un fauteuil devant une cheminée bien garnie qui n’attend plus qu’une allumette. Je la trouve sur le manteau dans une petite boite en cuivre poli. Le feu prend tout de suite. Heureusement car dans mes vêtements trempés je grelotte. La chambrette se trouve derrière la porte de droite et celle de gauche mène au cellier. Incroyable ! J’hallucine de l’exacte concordance de mes souvenirs de cette bâtisse. Comment cela se peut-il que je connaisse aussi parfaitement cette maison que je n’ai jamais vue auparavant sinon en rêve ?
Dehors la tempête fait rage. En un rien de temps la pluie se met à déferler en trombes d’eau. Les éclairs zèbrent le ciel. Le vent hurle. La construction résiste aux éléments déchaînés, mais elle craque de partout. Un malaise me gagne. Pour la première fois je pense à ceux que j’ai laissés. Mes hommes ont du rentrer le ventre affamé et trouver la maison vide. Cette pensée me fait sourire. Cela va leur faire du bien. J’espère qu’ils comprendront en voyant ce temps de chien que je suis coincée quelque part. Ca n’a pas l’air de vouloir s’arranger. Enverront-ils du secours à ma recherche? Ils ne savent pas où je suis. Je suis idiote d’envisager le pire scenario. Cet orage va se calmer et je reprendrai ma route. Peut-être n’auront-ils même pas le temps de s’inquiéter ?
A part du mobilier, la maison ne contient ni linge, ni vaisselle. Tous les placards sont vides. Etonnant. Et puis non. Si cette maison est inhabitée depuis longtemps cela ne sert à rien de laisser des objets qui risquent de s’abîmer. Le feu brûle et commence à sécher mes vêtements. Je m’installe dans la chaise berçante et je finis par m’endormir.
Un froid terrible me réveille, transperçant mon corps de part en part. Le foyer est complètement froid. Il fait nuit noire. A tâtons, je cherche les allumettes que je trouve sans trop de difficultés. Un bougeoir se trouve à coté. Le tas de bois qu’il me semblait avoir aperçu n’est plus là. Je fais le tour des pièces à la recherche d’un peu de bois. Sans succès. Je jette un œil à l’extérieur pour me rendre compte que la situation a empiré. Quelle heure peut-il bien être ? L’angoisse me transperce de la tête au pied. Je viens d’entrer de plein fouet dans mon cauchemar
Engourdie, frigorifiée par la température qui ne cesse de baisser, je ne vois pas d’autre solution que de mettre une chaise à brûler. J’expliquerais au propriétaire mon horrible situation qu’il comprendra certainement. Mais le bois mince et ouvragé ne dure guère plus qu’un feu de paille. Paniquée à l’idée de mourir de froid, j’en rajoute une, puis une autre, et puis je m’attaque à la table, au buffet. Jusqu’aux montants du lit. Tout le mobilier y passe sans que je réussisse à me réchauffer. On dirait que mon sang gèle à mesure dans mes veines. La pluie tombe toujours avec autant de force. L’apocalypse se déchaîne. L’éternité m’effraie. Je pense à mes enfants, mon mari. Ils vont s’inquiéter. Vont-ils s’inquiéter? Vont-ils me pleurer? Mon sang se glace. Le rêve se transforme en cauchemar. Je n’ai jamais eu aussi froid de ma vie. Cette maison est sinistre. Je veux sortir, rentrer chez moi. Je grelotte. La maison me fait peur. Ce n’est pas possible, c’est mon rêve, le rêve de toute ma vie. Un rêve ne peut pas vous faire de mal.
Soudain il me semble que la pièce a rétréci. Je ne suis plus qu’une petite chose apeurée. L’angoisse me gagne, laissant place à la panique. Les murs bougent. Ils se resserrent. Non! Je vais me réveiller. Ce n’est pas possible. Ils se rapprochent dangereusement. Paralysée, je suis incapable de me lever et de m’enfuir à toutes jambes loin de cette h
orreur. Et puis pour aller où ? Je suis prisonnière de ces murs, de ce carcan qui m’étouffe. De l’air. La bougie va s’éteindre. Les murs vont m’écraser. La flamme diminue. Au secours! Non, non! Non…..Un rêve ne peut pas vous tuer. Non!!! ! ! ! …… Mon corps était complètement disloqué lorsqu’ils l’ont retrouvé sur les rochers en contrebas dans le trou du diable. Charles a eu du mal à me reconnaître. Les enquêteurs qui ont conclu rapidement à une mort accidentelle. Peut-être un suicide. Nulle mention de la maison. Comme si elle n’existait pas. Moi, je sais qu’elle existe, je l’ai vue.
mardi, février 07, 2006
La vie ne tiend qu'à un fil...

Qui en parla le premier ? Christophe, à moins que ce ne soit Isabelle, à la rigueur Denis, sans doute pas Karine. Le temps était à la pluie. On prend rarement de telles décisions les jours de grand soleil. Ensemble, ils évoquaient cette possibilité pour la première foi, mais chacun de leur coté ils l’avaient déjà longuement considérée dans leur intimité. Les jours où cette douleur qui n’a pas de nom se fait mordante au point de piétiner l’espoir, les soirs où la jeunesse devient cul-de-sac, ils avaient tous pensé à cette porte de sortie, ultime remède à leurs maux d’adolescence. Pensé, pas osé. Pas encore. Pas pressés. Encore un peu de lumière au bout du tunnel. Lorsque les mots s’aventurèrent enfin jusqu’à leurs lèvres, que les bombes incendiaires furent lâchées, ils se sentirent plus forts pour affronter le néant qui leur tendait les bras. Le ver dans le fruit n’avait plus qu’à accomplir son œuvre de pourriture. Une question de temps et de concours de circonstances. Etape après étape, ils cimentaient leur amitié morbide dans un parc de la ville juste quelques jours après la date fatidique.
♣♣
Denis et Christophe se connaissent depuis l’enfance. Ils ont usé leurs fonds de culottes sur les mêmes chaises d’école et sont tombés amoureux des mêmes filles. Les playmobils et les patins de hockey ne sont pas encore rangés trop loin. A la veille d’investir cette vie d’adulte dont on leur rabat les oreilles, ils ont l’intime impression de ne pas être vraiment prêts, que ce monde n’est sans doute pas fait pour eux.
Au sortir d’un hiver spécialement rigoureux, le printemps s’annonçait pourtant prometteur. L’entrée en scène de la douceur de l’atmosphère y était sans doute pour quelque chose, mais c’est surtout l’arrivée de bonnes nouvelles qui rendait la réalité moins difficile, presque supportable. Le salut dans un contrat minable en Abitibi, là-bas, au nord. Deux jours à rabacher des tubes éculés pour des hommes et des femmes brûlés de fatigue, de bière et de solitude. Mais pour Christophe c’est comme un tremplin après de longs mois de pratique avec ses chums dans un sous-sol de banlieue. Pour lui c’est enfin la chance qu’il attendait, la possibilité de mettre le pied sur une vraie scène et de se prendre pour un musicien professionnel.
Le plaisir n’aurait pu être complet sans la présence de Denis, son meilleur ami. Roadie, gérant, homme à tout faire, il sait se rendre indispensable à tous. Du moins quand son père lui lâche un peu la bride sur le cou. Très autoritaire, ce chef d’entreprise hyperactif désespère du seul mâle de sa nichée, né tardivement après quatre filles. Loin de se conformer au cliché que le géniteur a longuement brossé dans son esprit, son héritier lui semble paresseux, lent, vaguement bohème et sans don particulier. Pire, Denis est en passe d’échouer lamentablement dans les études qui étaient censées le mener à l’université. Le père ne décolère pas, les punitions pleuvent, l’adolescent fuyant et dégingandé semble insensible. Ane bâtée il courbe l’échine sous les coups attendant sagement son heure d’envoyer des ruades. Exceptionnellement, pour ne pas laisser Christophe partir tout seul en Abbitibi, il s’est forcé un peu en classe. Et ça a marché. Amadoué par quelques bons résultats, son père a cédé. Denis accompagnera les Echo Beach à Val D’or.
Pour Christophe ce style de pression fait partie du domaine occulte. Sa mère extrêmement libérale n’a même pas jugé bon de prévenir le géniteur de sa bonne fortune, parce qu’on ne peut pas appeler un donneur de sperme, un père. Ca ne lui manque pas. Si c’est pour se taper un emmerdeur comme le père de Christophe, il préfère les amants de passage de sa mère. Car il n’a jamais manqué de présence masculine au foyer, il peut même dire qu’il en a vu de toutes les couleurs et pourrait sans problème dresser un catalogue assez exhaustif des représentants du sexe dit fort. Des blancs, des noirs, des jaunes, des petits, des gros, des minces, il serait incapable de dire quels sont les goûts de sa mère en la matière. Par contre, leurs différentes attitudes envers lui en dit long sur leur caractère. Il y avait ceux qui essayaient de pactiser avec lui, ceux qui lui apportaient des cadeaux, mais aussi ceux qui lui jetaient en regard sombre ou bien qui tentaient de se prendre pour son père. Par chance sa mère est un cœur d’artichaut changeant au gré de ses humeurs. Ce qui fait qu’aucun de ces hommes ne s’est attardé suffisamment longtemps pour qu’il puisse entamer une étude en profondeur et éventuellement s’y attacher. Dans un sens ça l’arrange, il n’a aucune envie de s’embarrasser d’un empêcheur de danser en rond, même si certains soirs il en a gros sur la patate. Mais ça, il ne l’avouera à personne. Pas même à Denis. Depuis tout petit, il a pris l’habitude de garder en dedans ses émotions, pour ne pas faire de peine à maman.
En général, patauds plutôt maladroits, Christophe et Denis se contentent d’amitiés féminines assez vagues. Les filles c’est compliqué, exigeant, souvent superficiel. Ils les connaissent mal. Même Denis dont les sœurs plus âgées et conventionnelles ne lui ont guère permis de percer le mystère féminin. Curieusement dans les écoles, on assiste depuis un certain temps à une sorte de retour du clivage masculin-féminin que l’on croyait aboli par la mixité et les années 70. Si les filles représentent la douceur et la réussite scolaire, les garçons se complaisent dans la violence et dans l’échec. Deux solitudes qui se côtoient sans se connaître, ni oser s’aborder. Le sexe s’étale partout mais l’amitié garçons et filles semble oubliée.

Aussi furent-ils bien étonnés de devenir amis avec Karine et Isabelle à l’occasion d’un concert de leur groupe préféré organisé par le service des loisirs de l’école. Serrés comme des sardines en boite, emportée par une foule en délire, ils se retrouvèrent cote à cote. Leurs voisines surexcitées chantaient, en fait braillaient, toutes les paroles à l’unisson. Elles auraient pu leur taper sur les nerfs mais ce soir-là, ils eurent l’impression de partager une parcelle d’éternité. Porté par une musique solide et inventive, le chanteur se démenait comme un beau diable au milieu d’un public en délire. L’enthousiasme communicatif des filles enhardit les garçons jusqu’à leur passer un joint qu’elles acceptèrent. La fin du concert les laissa sur une montée d’adrénaline. Ils ne pouvaient se séparer comme ça, sans échanger sur le moment fabuleux auquel ils venaient d’assister. L’émotion était trop forte pour la garder en dedans pour soit tout seul. Assis sur un banc, ils passèrent une bonne partie de la nuit à disséquer le show dans ses moindres détails, à se partager la performance du chanteur, et à se ressasser ses paroles. Ensuite, ils se sont revus le plus naturellement du monde.
Isabelle a commencé à faire des chœurs avec le groupe. Si elle n’est pas suffisamment prête pour les shows en Abitibi elle ne devrait pas tarder à les accompagner. Isabelle est une fille vive et passionnée, qui s’embrase en un clin d’œil pour des hommes qui ne lui valent rien. Elle s’est même tapée le prof d’anglais, un vieux beau quinquagénaire et très marié. Lorsqu’il a rompu la relation, elle a avalé toute la boite de somnifères de sa mère. Et lorsque le fils du directeur de la banque l’a larguée, elle est restée dehors sous la pluie pour attraper une pneumonie mais trois jours plus tard elle souriait au jeune réparateur de machine à laver. Elle éprouve pour l’amour une passion sans grand discernement qui la laisse souvent pantelante et inconsolable. Vive et intelligente, Karine récupère les pots cassés comme une grande sœur attentive à sa cadette. Aquaboniste, modeste première de classe, elle s’excuse presque de ses bons résultats scolaires en affirmant qu’elle n’a pas de mérite puisqu’elle ne fait aucun effort pour apprendre.
Laconique, la nouvelle est tombée de la radio comme un boulet de canon. Elle se répand à la vitesse d’une traînée de poudre. Terrible. Stupeur. Consternation.
Le Chanteur de leur groupe préféré est mort.
Leur chanteur est mort !
Le chanteur n’a pas succombé à un accident inévitable, à une overdose imprévue. Aucun écueil du destin n’est venu le frapper, enfin pas de ceux que l’on est capable d’identifier au premier coup d’œil une maladie ou un accident. Non le Chanteur a délibérément chosi de se couper du plus précieux cadeau empoisonné qu’on lui avait offert : la vie. Hébétude. Accablement. Stupéfaction. Les mots soudain ne suivent plus les émotions. Qui, derrière la façade, savait réellement les drames intérieurs qui se bataillaient en lui ? Le chanteur s’est tué. Bang! Un coup de fusil. Pas de rémission, ni pour sa femme, ni pour ses parents et amis. Il leur faudra porter le poids du remords et des regrets. Bang ! Par sa défection, le chanteur emporte leurs rêves vers le ciel à moins que ce ne soit l’enfer. Le public, les fans en restent estomaqués, presque coupables de n’avoir su déceler la tragédie personnelle de leur idole. Tout s’écroule comme un château de cartes rendant illusoire et inutile la poursuite de tous projets. Maintenant ils voudraient que ce jour funeste n’ait jamais existé.
Sous le choc, les quatre jeunes ont du mal à réaliser la disparition de leur idole. Toutes les émotions chavirent en silence. Les paroles résonnent mais ne matérialisent pas la mort. Leurs yeux n’ont pas vérifiés. Ils refusent d’y croire, puis l’évidence se fait jour. Mentalement, ils cherchent dans les textes de l’artiste les signes avant-coureurs de la tragédie, les mots qui auraient pu les mettre sur la piste. Tout est là comme autant de bombes à retardement. Terriblement évocateur entre les lignes. Inconsciemment, ils le savaient, ils le pressentaient parce que….. Leurs fragiles espoirs dans ce monde de requins reposaient sur les frêles épaules de l’artiste dont les mots résonnent en boucle dans leur tête. Ce gars-là avait le don de traduire leur détresse sans s’apitoyer, une manière très personnelle de les encourager, de leur dire : « C’est pas si pire…». Alors ils y croyaient le temps d’une chanson, un peu plus parfois. Mais maintenant tout est fichu. Si lui baisse les bras, alors eux… La colère les submerge, puis l’empathie, la compréhension s’installent. Après tout… Il aurait pu... Il aurait juste... Peut-être... Peut-être qu’il aurait pu les attendre un peu avant de frapper l’irrémédiable.
Assommés par le drame, il leur paraît impossible voire futile d’assister à un cour quelconque. Ce serait une offense à leur chagrin que de subir un leitmotiv sur la littérature ou les mathématiques. Leur peine est trop grande. Silencieux ils errent dans la ville qu’ils trouvent soudain laide et grise. Puis sans s’être concertés sur la direction, ils finissent par aboutir devant le domicile du chanteur dont les médias ont divulgué l’adresse. Déjà présente une petite foule silencieuse se recueille devant la porte. Un nuage voile le soleil. Les larmes brillent dans les yeux. Quelques uns ont du mal à se contenir. Les pleurs d’Isabelle qui n’ont pas cessé depuis l’annonce de la triste nouvelle redoublent d’intensité. Certains déposent des fleurs ou des poèmes. Un voile de plomb s’étend sur la rue au demeurant sympathique avec ses petits commerces et sa population mélangée. Hoquetante, Isabelle veut acheter des roses. Blanches, la pureté. Et rouges, la passion. Elle n’a pas d’argent. Karine avise un dépanneur et revient avec une rose rose un peu fanée accompagnée d’une marguerite jaune serin et d’un malheureux feuillage exsangue. Ca fera l’affaire.
Puis les trois autres l’entraînent sous des cieux moins fréquentés. Malgré la dignité qui se dégage de cette veillée funèbre improvisée, ils se sentent incapable de partager leur deuil avec d’autres. Ils ont beau éprouver de la peine, la leur parait plus forte, plus puissante. Les autres ne peuvent comprendre. Leurs pas finissent par les mener jusqu’à un parc presque désert à cette heure de la matinée. Ils s’affalent lourdement autour d’une table à pique-nique. Seuls les sanglots plus espacés d’Isabelle rythment le silence qui s’installe entre eux. Karine lui caresse doucement les cheveux. Le regard de Denis se perd dans les rhododendrons et Christophe affiche sa tête des mauvais jours. Il finit par exploser dans un flot d’injures. Des questions, des questions, rien que des questions, voilà ce qu’il leur a laissé.
Tout y passe, la colère, la compassion, le chagrin, la rage, l’envie de tout casser, de tout abandonner. C’est injuste ! Pourquoi lui ? Pourquoi nous ? Génération sacrifiée sur l’autel des baby-boomers qui prennent toute la place sans céder un pouce de terrain à leur progéniture. Puis, la fureur se calme, laissant la place aux souvenirs. Ils évoquent ce concert où ils se sont parlés pour la première fois.. Christophe l’a croisé une fois dans un bar, Karine l’a aperçu dans un magasin de vêtements branchés, et Denis s’est contenté de discuter avec un musicien qui le côtoyait parfois. C’était vraiment un gars clean et correct, en accord avec les idées qu’il défendait sur scène. Lui savait exprimer leur mal de vivre, leur incapacité à se trouver une place dans cette société qui les effraie. Ils se rappellent tel show où le Chanteur avait osé porter un accoutrement bigarré et lancer un coup de gueule contre l’industrie. Il paraît que sa vie amoureuse était agitée, qu’il prenait de la drogue. Normal tout le monde prend de la drogue. Il devait être super malheureux. Et eux ? Quel avenir ? Si lui n’a pas trouvé la voie du bonheur…. Alors ! ?… Ils ne comprennent pas. Pour eux ses paroles c’était paroles d’évangile. Et il vient de les laisser tomber. C’est trop injuste ! Le jour s’enfuie doucement. Un jour maudit qui finit par tomber

