lundi, décembre 12, 2005

 

Noel Blanc


NOEL BLANC
Conte de Noel Réaliste

Il était une fois une charmante petite ville entre campagne et banlieue qui s'appretait comme chaque année à célébrer Noel dans la joie et la tranquilité. Un seul souci tracassait les habitants : y aurait-il de la neige pour le réveillon? Car malgé l'arrivée de décembre, les jours s'envolaient sans que n'apparaisse un flocon. L'inquiétude augmentait, se lisait sur les visages d'ordinaire débonnaires. Un léger stress polluait l'atmosphère. Car un Noel sans neige, c'est comme un été sans crème glacée. Et malgré l'installation des guirlandes lumineuses qui ornaient les maisons, l'esprit des fêtes n'était toujours pas apparu dans le village suscitant râleries et mauvaise humeur. Enfin un matin au réveil, elle était là virginale, apaisante et suffisement collante pour faire des bonhommes de neige. Elle était arrivée juste quelques jours avant la date fatidique comme un miracle sans cesse renouvelé. Dans les jardins enneigés, ce fut alors une explosion de sympathiques Pères Noel ventripotents, de soldats de plomb et de bougies de plastique coloré qui s'illuminent à la nuit tombante pour saluer les promeneurs et les passants.


Tout est pret pour la fete. Ne manquent plus que les invités, et c'est pourquoi Denis et ses deux grands fils se lèvent aux aurores en ce 24 décembre. Ils partent comme d'habitude chercher les parents de Madeleine, leur mère, en Ontario. Mais cette année le voyage prend une conotation particulière car c'est Guillaume, l'ainé qui pour la première fois va conduire la voiture sous l'oeil protecteur de son père.

Avec un léger pincement au coeur, qu'elle réprime aussitôt, Madeleine regarde ses hommes s'éloigner jusqu'à ce que les phares de la voiture disparaissent au coin de la rue. La meteo annonce du froid mais pas de neige. Ils auront une belle route. Un imperceptible soupir de soulagement s'échappe de ses levres. Ce ne sont pas tant les dangers de la circulation qui l'inquiétent. C'est plus la sourde sensation de l'inévitable écart qui se creuse entre elle et ses fils. A cet instant, elle devine plus qu'elle n'accepte le temps qui passe inexorablement. Bientot ses oisillons prendront leur envol pour quitter le nid familial. Demain déja. Hier encore, ils étaient des bébés dépendants d'elle. Le temps évaporé si vite l'attriste malgré toute la fierté qu'elle ressent en s'attardant sur le portrait des deux garcons en tenue de finissants. Leurs enfants ne leur ont jamais occasioné de problèmes majeurs et leurs résultats scolaires sont honorables sans être extraordinaires.

Madeleine n'est pas ce genre de femme ingrate qui croit que tout leur est du. Consciente de sa chance ou de sa volonté obstinée pour parvenir à cette harmonie familiale, elle remercie quelque puissance supérieure pour n'avoir pas essuyé trop de tempêtes. Madeleine est heureuse et n'a pas honte de le montrer. Comme demain, autour de l'immense sapin, lorsqu'elle recevra toute la tribu, la sienne et celle de Denis. Sa belle-mère vieillissant, sa mère ayant horreur de recevoir, c'est tout naturellement qu'elle se charge de la réception familiale maitrisant ainsi chaque étape, s'assurant qu'aucune bévue ou malséance ne viendra gacher la soirée. C'est dans sa nature de veiller à ce que tout soit parfait. Les réceptions de Noel de Madeleine sont si appréciées que nul ne songerait à y échapper. Certaines de ses belles-soeurs mémèrent bien un peu derrière son dos mais ce n'est pas bien méchant et elle accepte de subir sans trop sans soucier ce qu'elle prend pour des marques de jalousie. C'est vrai que Madeleine ne travaille pas.. .à l'extérieur de la maison. Elle n'a pas de carrière et ne tire son existence sociale que de sa qualité de mère et d'épouse, et cela lui est completement égal. Contrairement à d'autres, elle n'a jamais ressenti le besoin de se valoriser à l'extérieur de son foyer. Sa vie lui convient parfaitement.

Bien qu'elle se soit promis de remettre au lit avec un bon livre après le départ de ses hommes, elle en est incapable, trop énervée pour se concentrer sur la lecture. Elle s'habille alors et opte pour une promenade dans les rues encore désertes avant la longue journée de préparatifs qui l'attend. Certaines maisons rivalisent d'imagination. Tout au bout du village, derrière l'église, il y a un retraité qui passe un mois à installer plus de 100 000 petites ampoules électriques dans des formes de bois ou de ferraille. Les gens se pressent de loin pour venir les admirer. Madeleine aussi vient y retrouver son coeur d'enfant pur et innocent. Tout en dépassant la maison illuminée, elle se demande ce que fait le soleil. Il devrait déja etre levé. Le jour devrait poindre mais il fait encore bien sombre pour l'heure. Quelque chose ne tourne pas rond. Le ciel s'obscurcit comme à l'approche d'une tempête.

*
Ses yeux brulants de fatigue peinent à distinguer la route. Son cerveau ramollit laissant la fatigue l'envahir sans qu'il ne puisse rien faire pour la combattre. Une réaction somme toute normale après 5 heures de conduite dans la tempête, même pour un dur. Il commence à ne plus différencier l'asphalte du fossé. Ce serait trop con de finir dans le décor. Rick voudrait bien s'arrêter pour prendre au moins quelques instants de repos mais il ne peut pas encore. Il doit mettre encore plus de distance entre lui et ses poursuivants. Son portrait doit certainement être déja rendu dans les postes de police de la province au complet. Il ne va tout de même pas se faire reprendre aussitot sorti. Boosté par une bouffée d'adrénaline, il s'accroche au volant et cravache la petite japonaise qui bondit comme si elle avait le feu au cul.
Avant de s'endormir noyé, il s'arrete uriner, histoire de prendre l'air. Quelle sensation que de pisser la bite au vent même s'il est glacial! Une sensation d'homme libre. Il n'aurait jamais cru que ce simple acte physiologique puisse apporter autant de jouissance. Pas comme le pauvre caissier de la station-service. De trouille, il s'est pissé dessus à l'apparition du canon du pistolet. En savon, mais ca il ne le savait pas. Goguenard, Rick s'est servi dans la caisse en faisant un doigt d'honneur à la caméra de surveillance.
Des heures qu'il ne croise aucun véhicule. Qui aurait l'idée de se promener dans cet enfer de glace une veille de Noel, le gros party de la Nativité comme dit l'aumonier de la prison, un bon gars un peu naif de croire encore à son age à toutes ces sornettes. Pourtant ce soir Rick croirait presque au miracle tellement il a eu de la chance pour une fois dans sa putain de vie. Avec les gardiens, avec le timing, avec la voiture, même avec la météo qui lui a envoyé assez de neige pour ne pas lancer les flics tout de suite à ses trousses. Tout s'est passé comme sur des roulettes. Rick avait bien prévu la diminution des effectifs pour le congé des fêtes, mais pas cette grève sauvage qui l'a magnifiquement servi. Dans le bordel général il a joué les filles de l'air sans en avoir l'air. Une balade de 10 kilomètres à travers champs et cette voiture qui semblait l'attendre, un réservoir à moitié plein et pas barrée à clé.
La radio ne diffuse que des tounes kétaines qui l'énerve. Il a beau pitonner, il ne trouve aucune station valable. Encore trop loin pour capter Chom fm et son bon vieux rock classique. La contrariété le tient éveillé un moment, mais la monotonie du trajet et la noirceur environnante finnissent par l'abrutir. Mais il ne peut pas encore s'arrêter, il doit rouler encore pour aller récupérer son fric avant de vraiment disparaitre. Jusque là la vigilance reste de mise. Une erreur si petite soit-elle et il se retrouve en dedans. Plutot crever que de retourner derrière les barreaux. Des sueurs froides lui parcourent le dos rien qu'à cette évocation. Il n'a jamais supporté d'être attaché, enfermé, surtout lorsque sa mère le punissait en le ficelant à la patte du lit. C'est loin tout ca maintenant. Il va retrouver son magot, s'acheter une conduite, une jobine, dégoter une gentille blonde et lui faire des enfants. Finies les conneries! Rick y croit dur comme fer.
En attendant, il donnerait n'importe quoi pour un sandwich. Le jour commence à poindre, faiblard et grisonnant mais les villages qu'il traverse sont encore endormis. Il a préféré éviter les grands axes plus surveillés. Rick boufferait des ronds de chapeau tellement son estomac le tiraille. La radio déverse un sirupeux "Petit papa Noel" dégoulinant de fausses bonnes intentions et de miévrerie. Tu parles! Mon crisse de tabarnak! Père Noel de mon cul! Encore des conneries inventées par les marchands pour liquider leurs stocks. Quand il était petit Rick croyait dur comme fer qu'il se trouvait en fin de tournée de la distribution, lorsqu'il ne restait plus que des jouets amochés ou éraflés dans la hotte. Normal, c'est toujours pareil, les riches en premier, les autres ensuite. Le Père Noel comme les autres. Il dépose d'abord les préents dans les belles maisons avant de descendre dans le bas de gamme. La réalité était encore pire.
Le 24 décembre, en catastrophe, courait les magasins avec ce qu'il restait d'argent une fois qu'elle s'était achetée ses bouteilles. Evidement, elle prenait ce qu'il restait mais il n'y avait rien qui tenait debout. Il se retrouvait avec des camions dont il manquait des roues, des livres de coloriages aux pages arrachées, des peintures éventées. Ivres morts ses parents ne se donnaient même pas la peine d'ouvrir un oeil au moment ou il ouvrait ses paquets mal ficelés.
Un matin son père ne s'est pas levé. C'était aux alentours de Paques. Il s'est étouffé dans son vomi. Le miracle n'a pas eu lieu, il n'a pas ressuscité. Cette bonne blague amuse Rick un moment. A vrai dire la mort du vieux l'a plutôt soulagé car il aurait fini par s'en charger. Quant à sa mère... Rick change de station de radio. C'est un solitaire, un spontané, un cruel. Quand il désire quelque chose, il le lui faut tout de suite, et comme il n'y a jamais eu personne pour lui donner quoi que ce soit, il se sert. Selon lui, et il n'a pas vraiment tort, c'est pas juste que certains recoivent tout et d'autres des claques sur la gueule. Avec sa tête de buté, cadenassé à double tour il n'attire pas la sympathie. Ses coups sont rapides, spectaculaires et parfois saignants. Il ne fait jamais équipe, personne ne le supporte. Ce gars n'a pas de morale, pas de remords, pas de regrets. Il va à l'abattoir comme d'autres vont au bureau.
*

Madeleine s'interroge sur les nuages sombres qui emplissent de plus en plus le ciel. Perdue dans ses pensées, elle n'entend pas approcher la voiture qui ralentit à son niveau. Un visage hirsute et fatigué à qui on ne donnerait certainement pas le Bon Dieu sans confession apparait à travers la vitre. Après avoir fait un pas en arrière sous l'effet de la surprise, elle s'approche du conducteur qui se compose une face d'ange déchu pour mieux l'amadouer : - "Excusez moi de vous avoir effrayé. Je cherche un restaurant depuis des heures et je n'ai rien trouvé. Rassurée par la politesse de l'individu, elle lui répond sans attendre: - Il n'y a pas grand chose dans le coin... surtout une veille de Noel. En vous rapprochant de Montréal, vous devriez trouver plus facilement ou sur le bord de l'autoroute. L'homme prend son temps pour répondre. Il semble réfléchir à la meilleure solution pour lui. - Justement... euh... je voulais éviter l'autoroute, mais ... Justin trainasse à continuer sa phrase... s'il n'y a rien d'autre d'ouvert je vais faire un crochet. - Attendez.. Son regard d'enfant perdu... La fatigue qui habite son visage... Son interlocutrice se livre une courte bataille intérieur . Ce n'est pas dans ses habitudes d'adresser la parole à des inconnus, encore moins de les inviter chez elle. Malgré son air de brigand Madeleine hésite. Il y a quelque chose chez ce garcon qui l'interpelle. Elle ne sait pas trop quoi. Et puis c'est la veille de Noel, alors elle se lance comme un enfant sur le point de faire une bêtise : - Ecoutez vous ne trouverez rien d'ouvert avant un bon bout de temps. C'est un peu inhabituel... mais j'habite tout à coté. Je peux vous faire un bon déjeuner. Les derniers mots déboulent à toute allure la pente de ses craintes, effrayée elle-même par une proposition aussi audacieuse. L'offre est alléchante. Il n'en demandait pas tant. Comme le chien aux abois qu'il est, Rick flaire le piège mais ne repère rien de nauséabond dans le sillage de cette inconnue à l'allure pourtant bon chic, bon genre. Ce n'est certainement pas dans ses habitudes d'inviter des inconnus. Il décide d'accepter. - Je ne voudrais pas vous déranger madame. - Non, non, vous ne me dérangez pas si je vous le propose, le rassure t'elle avec le plus grand naturel. Mon mari et mes fils sont partis chercher ma famille en Ontario. Ils devraient être de retour dans l'après-midi. Venez, un bon repas va vous requinquer, vous avez l'air épuisé. Cette femme Il n'en croit pas ses oreilles. Cette femme est simplette ou n'a peur de rien. Ce qui revient au même. Avec les temps qui courent, plus personne aujourd'hui n'invite un étranger chez lui. Rick accepte d'autant plus facilement que cet intermède lui permet de se restaurer tout en échappant à un lieu public où il serait plus facilement repéré par la police.


... La maison de Madeleine se situe dans une rue tranquille bordée d'arbres où la vie semble paisible. Chaque facade surenchérit sur les décorations des voisines. Des cascades de lumière gaspillent les bienfaits de la fée électricité sans vergogne pour instaurer une atmosphère de magie artificielle. Rick commence à se demander ou il est tombé. Serait-il arrivé dans un décor de cinéma, au village du Père-Noel? En fait, il s'est endormi au volant et le voila rendu au Paradis. Tout en introduisant la clé dans la serrure, l'hôtesse se retourne vers lui avec un charmant sourire:
- Au fait, je m'appelle Madeleine Chandoiseau.
- Rick Dubuc.
Imbécile! Mené par son estomac affamé, il s'est laissé aller à donner sa véritable identité. Bah! Il verra bien la suite des choses. Pour l'heure il dévorerait un boeuf entier. Elle s'efface pour le laisser entrer dans la maison. Tout scintille du sol au plafond! Des guirlandes surmontent portes et fenêtres, des figurines de toutes sortes encombres commodes et tables. Et le point d'orgue, le sapin qui trône dans le salon rutile de dorures et de pierreries de pacotille. Malgré lui, il laisse échapper un Ah! d'émerveillement.


Comme elle l'a fait tant de fois, Madeleine s'active dans sa cuisine. Des gestes si souvent répétés qu'elle trouve instinctivement tout ce donnt elle a besoin pour cuisiner un déjeuner reconstituant pour un ..., pour un,... Elle ne trouve pas de mots pour exprimer ce que cet homme, à peine sorti de l'adolescence, lui inspire. Sa tristesse l'a touchée. Il ne lui parait pas méchant, plutôt épuisé. Une âpre bataille se joue au fond d'elle-même. N'y a t'il pas assez d'histoires de vols et de meurtres dans les journeaux et à la télé? Madeleine frissone. Inviter un étranger en l'abscence de son mari et de ses fils n'est pas son genre. Qu'est-ce qui a bien pu lui passer par la tête? Cette période de l'année où l'on voudrait que tout le monde soit heureux la perturbe. La part du pauvre y est-elle pour quelque chose ou son inconsciente culpabilité de femme gâtée par la vie? Madeleine ne sait pas trop bien. Toujours est-il qu'elle se retrouve seule chez elle, sans défense, avec un inconnu à peine plus vieux que ses fils.
A mille lieux de ces considérations, Rick engouffre les aliments. Un deuxième ordre de toasts disparait aussi vite que la première fournée. Devant son effarant appétit, Madeleine se demande depuis combien de jours il n'a rien mangé. Ses yeux rougis par le manque de sommeil commence à cligner malgré lui. En confiance dans cette cuisine banlieusardes, repus de bonne nourriture, il abat ses défenses et se laisse rattraper par la fatigue. Tiraillée entre son coeur et sa raison, Madeleine entame la conversation dans l'espoir d'y trouver une solution à son dilemme.
- Tu viens de loin? Tu vas loin? Tu vas passer les fêtes dans ta famille?
Le jeune homme se tait, se contentant d'une moue évasive en guise de réponse. Face à son mutisme, elle pense qu'elle a gaffé, qu'il est en froid avec ses parents, qu'ils sont malades, décédés, qu'il vient de se séparer d'avec sa blonde, qu'elle aurait du se mêler de se qui la regarde.
- Ce ne sont pas mes affaires. Tu n'es pas obligé de répondre, s'empresse t'elle d'ajouter.
Dans sa dernière gorgée de café, il a imaginé le mensonge qu'il va lui servir en remerciement de sa gentillesse, histoire de ne pas trop l'effrayer:
- Oh! Je viens de Gaspésie, Cap-Chat et je vais rejoindre ma famille dans le Nord. J'ai roulé toute la nuit et il y avait de la tempête. En tout cas, je vous remercie m'dame c'était super bon. Numéro 1! Il y a longtemps que je n'avais aussi bien mangé.
Tranquilisée, elle lui sourit gentiment, un de ces sourires qui console quand on s'est écorché le genou ou que l'on essuie son premier chagrin d'amour. Rick cherche quelque chose de poli à dire. C'est rare qu'il n'est pas envie d'être grossier avec une femme. En général elles lui inspire une sourde colère, une rage viscérale. Mais pas celle-là. Sa bien veillance? Sa délicatesse? Ele n'est pas condescendante. Et puis elle n'est pas laide. Son corps n'a pas trop souffert des outrages du temps. Si elle s'arrangeait un peu à la mode, elle serait même carrément pas mal.
- C'est beau chez vous, lâche t'il avec l'air dégagé du neveu en visite. C'est vous qui faites tout ca?
Madeleine rosit sous le compliment.
- J'aime le temps des fêtes. Et puis j'ai le temps de bricoler. Mes garcons sont grands maintenant.
- Ils en ont de la chance d'avoir une maman comme vous, vos gars, répond t'il dans un baillement à s'en décrocher la machoire. Tu ramollis mon vieux. Ressaisis toi. Pique son argent et tire toi.
Madeleine interromp ses pensées en lui faisant part de sa surprenante décision:
- Ecoute Rick, tu ne peux pas continuer ta route aussi fatigué tu vas prendre le champs. Si tu veux, je te propose de prendre une douche et de t'étendre quelques heures dans la chambre de mon fils Guillaume.
Rick n'a plus guère de forces pour refuser l'aubaine. En réfléchissant bien, personne ne viendra le chercher ici. Au réveil rien ne l'empêche de voler un peu de cash avant de partir. Peut-être pas. En attendant il suit son hôtesse jusqu'à la salle de bains. Après avoir sorti d'un placard une moelleuse serviette qui embaume le linge frais, elle s'efface discrètement.
Madeleine allume la radio pour se donner de l'allant. Tout en sortant les ingrédients nécessaires à la confection de sa recette, elle se félicite d'avoir cédé à son bon coeur. Ce garcon ne ressemble guère à un enfant de choeur et ne brille pas par son éducation, mais il n'a pas l'air si terrible sous son enveloppe de dur à cuire. A tout un ensemble de petites choses, elle voit bien qu'il n'a pas eu les mêmes chances dans la vie que ses deux fils. Il va se reposer un peu et reprendra son chemin tandis qu'elle-même festoierat en famille. Elle jette un oeil à la pendule du micro-ondes. Il est grand temps de commencer la préparation de la tourtière.
Pendant le sommeil de Rick, des nuages sont apparus, gagnant rapidement en intensité jusqu'à assombrir le ciel. Plongée dans sa popote, Elle n'a pas remarqué le changement de temps jusqu'à ce que le vent se lève entrainant avec lui un tourbillon de flocons. Madeleine n'aime pas la tournure que prend le ciel. Elle s'inquiéte pour le retour en voiture de sa famille. La radio diffuse un bulletin météo spécial sur cette tempête imprévue qui semble s'installer pour quelques heures et pourrait perturber le trafic routier pour la soirée du réveillon. Elle sent un gros pincement au coeur pendant que la radio diffuse l'inévitable "White Christmas" par Bill Crosby.


Pendant que Madeleine s'affaire à préparer sa fameuse mousse de crevettes, recette jalousement gardée secrète, le téléphonne sonne. Denis est au bout du fil. Un soupir de soulagment lui échappe. Son mari la rassure. Le trajet s'est bien passé, mais la neige commence à tomber aussi vont-ils reprendre la route sans s'attarder. Ses parents sont fins prêts, certainement depuis longtemps. Les valise doivent même attendre depuis plusieurs jours, sagement posées sur le lit de la chambre d'amis. Madeleine embrasse tout le monde à travers le combiné. Sans trop savoir pourquoi, elle évite de parler de R ick. En raccrochant, elle se sent vaguement mal à l'aise vis-à-vis de Denis pour ce premier mensonge par omission après tant d'années de vie commune. Elle ne comprend pas ce qui l'a poussée à taire la présence dans la maison familiale de ce garçon fauteur de troubles à coup sur. Pour tromper sa culpabilité, elle reprend la liste des préparatifs, là ou elle l'avait laissé et barre sur la feuille d'un geste contrarié ce qu'elle à déja effectué.

La neige tombe maintenant en rangs serrées. Les flocons se pressent les uns contre les autres ballotés par le vent de nord-est qui s'est mis de la partie. A cette heure sa petite troupe doit affronter durement les intempéries. Guillaume est trop novice pour remplacer son père dans ces conditions. La route du retour va être laborieuse. Soucieuse, Madeleine lève les yeux vers un ciel bouché, espérant encore que les éléments se calment aussi soudainement qu'ils sont apparus, afin que toute la famille parvienne à bon port à temps pour le réveillon. Une idée folle lui traverse l'esprit. au point où elle en est, elle pourrait inviter Rick à festoyer avec eux. Quelque chose lui dit qu'il ne lui a pas dévoiler toute la vérité. Comme si elle se doutait que personne ne l'attend vraiment, comme si elle savait qu'il est seul au monde. Sous sa carapace Madeleine devine le chien perdu. Elle imagine déja l'air réprobateur de son père, les efforts de sa mère pour paraitre aimable. Pour les garçons ce n'est pas forcément le meilleur exemple, mais il est bon qu'ils mesurent un peu leur chance comparée à d'autres moins heureux. Madeleine sait que Denis ne la désaprouvera pas. Elle a toujours été comme ca. Depuis sa tendre enfance elle ramène les animaux égarés ou blessés à la maison.

La cadence de la tempête augmente rapidement. Des fenêtres de sa cuisine Madeleine aperçoit les guirlandes lumineuses qui se tordent dans tous les sens sous la violence des assauts du vent. Voitures et arbustes disparaissent sous la neige déja accumulée. Les chansons de Noel que continue de diffuserles radio ont soudain un goût un peu amer. L'angoisse qui la tenaille depuis un moement s'amplifie. Et si Denis ne réussissait pas à arriver ce soir jusqu'à la maison? S'ils étaient obligés de s'arrêter en route? Ce serait terrible de passer la nuit de Noel sans sa famille. Elle les imagine dans un motel sur le bord de la route et elle solitaire dans la grande maison enrubannée. Ses pensées reviennent à Rick. Lui non plus ne pourra pas reprendre la route ce soir.

Hirsute, les yeux gonflés par un sommeil tronqué, l'interressé parait dans l'encadrement de la porte au moment où elle enfourne un gateau. Suffisement réveillé pour réaliser qu'à l'extérieur le temps s'est considérablement dégradé, il affiche une mine contrariée en s'approchant de la porte patio pour regarder les flocons tambouriner contre la vitre.

- Merde! Tabarnac d'hiver!

- Un bon café pour teréveiller?

- Oui. merci. C'est comme ça depuis longtemps?

- Depuis que tu dors. La neige a commencé à tomber d'un coup sans prévenir.

Il prend sa tasse et retourne se coller contre la fenêtre, soucieux. La tempête bat son plein. La déneigeuse n'est pas encore passée. On ne voit pas plus loin qure le bout de son nez. Rick demeure silencieux. Madeleine intervient:

- Tu ne peux pas partir avec ce temps. Il faut attendre que ca se calme. Tu peux rester ici, ça ne me dérange pas. Mes hommes sont aussi dans la tempête quelque part sur la route. J'espère même qu'ils vont réussir à arriver, soupire t'elle. Si tu as quelqu'un à prévenir, utilise le téléphone.

Tout en se retournant vers son plan de travail, elle poursuit sans le regarder:

- S'Ils n'arrivent pas, nous mangerons tous les deux.

Madeleine a prononcé les derniers mots très vite comme s'ils se bousculaient au passage pour barrer le chemin aux larmes. Rick reste pensif avant de répondre:

- Merci. J'espère que ça va se calmer avant ce soir. Il faut que je roule. On m'attend, enfin... C'est une surprise. Je ne ..., je ne peux pas prévenir. Vous n'auriez pas une bière, s'il vous plait?

Rick lâche la zapette en étouffant un baillement d'ennui. Décidément dedans ou dehors, la télé diffuse toujours les mêmes conneries. Encore pire dans le temps des fêtes, le festival de la rediffusion. Dépité, il s'envoie une large rasade de sa troisième bière. Le frigo est plein, il a vérifié. Sans quitter sa bouteille, une vieille habitude de bar, il s'extirpe du canapé trop mou à son goût pour se diriger vers la fenêtre. La nuit est presque tombée et il est à peine trois heures. La neige tombe par bourrasques. Les flocons se cognent bruyamment contre les vitres jouant avec ses nerfs. Ils se sent comme un lion en cage. Mais s'il ne peut pas bouger, ses poursuivants non plus . Et puis, en cette veille de Noel, la police a d'autres chats à fouetter que de courir après Rick Dubuc. Cette tempête lui laisse un répit inattendu pour recharger ses batteries et se préparer un plan d'avenir. Il rigole à cette pensée. Comment un gars comme lui pourrait-il penser à l'avenir? Lui, c'est au jour le jour qu'il vit, s'ingéniant à éviter les pièges et les galères qui parsèment sa route. Pour une fois, il doit reconnaitre qu'il est chanceux, il a tiré le bon numéro. Belle maison, bonne bouffe, compagnie agréable. Pas de morale, ni de questions. Inespéré, car on rencontre rarement des gens aussi incrédules. Cette Madeleine lui apporte un soutien dont elle ne mesure pas l'étendue et pour cause. Imperturbable, il l'entend se démener dans sa cusine. A quoi ça rime. Sa famille est coincée dans un motel à deux heures de route d.ici sans possibilité d'avancer. Le mari a téléphoné dans l'après-midi pour dire qu'il ne pouvait plus avancer. Neige, vent, poudrerie. trop dangereux pour sa charge d'âmes. Sans perdre contenance, la voix de Madeleine a légèrement blanchi. Son regard est resté un moment suspendu dans l'espace, puis elle a raccroché, a averti Rick et s'est remise à sa cuisine comme si de rien n'était. Ce qui lui a paru bizarre, c'est qu'elle taise sa présence à son mari. Tiens, tiens, des cachotteries. Sainte Madeleine serait-elle moins blanche qu'elle n'en a l'air? Son allure sage et sa voix douce ne prêtent pourtant pas à équivoques. Rick se demande bien pourquoi elle s'est tue à son sujet. Les femmes ont souvent d'étranges réactions. Ce silance l'arrange bien. A part Madeleine personne au monde ne sait ou il se trouve.. En partant, il pourra sans doute emmener quelques souvenirs. Décidément cette femme est une perle. Justement la voila qui s'approche.

- Cela va certainement te faire sourire parce que je suis certaine qu'un grand gars comme toi ne croit pas aux bondieuseries, mais moi, maintenant je suis persuadée que notre rencontre n'est pas fortuite et que quelque part il était écrit que tu devais t'arrêter chez nous ce soir. Peut-être devions-nous pour je ne sais quelle raison obscure passer cette nuit de la Nativité ensemble. C'est la première fois que je ne fêterai pas avec ma famille.
Elle marque une pause avant de reprendre dans un soupir, comme pour elle-même : C'est étrange la vie.
Là-dessus, elle a raison, Rick ne croit pas au Paradis, ni à l'enfer, pas plus terrestre que spirituel. L'enfer, c'est tous les jours, et le paradis, c'est par petits bouts, une bonne brosse avec les copains, une belle fille dans son lit. A part ça?! Cette femme ne connait rien de la vie, bien à l'abri dans sa jolie maison, entouré d'un mari aimant et de deux bons garçons qui ne fniront pas bum comme lui. C'est pas juste. Pour apaiser la rage soude qui gronde en lui, il lui écraserait presque son poing sur la figure...
- C'est à mon tour d'utiliser la salle de bains. Il n'y a aucune raison de changer les habitudes. As-tu une chemise? Non. Je vais t'en passer une d'un de mes fils. Une à Guillaume, vous avez à peu près la même carrure.
Rick acquiesce, sa colère emportée par la douceur de la voix de Madeleine. Cela l'amuse de revêtir la peau d'un autre pour quelques heures. Après tout elle a l'air tellement décidé à lui rendre la vie douce qu'il ne voit pas pourquoi il s'en priverait. Resté seul, il semet à fouiner un peu partout à la recherche d'argent, de bijoux ou de tout ce qui peut se vendre facilement. Une sorte de repérage pour sa sortie. Un instant, il s'imagine grandissant dans cette maison. Pas bien difficile de bien tourner dans ces conditions. Qui décide dans la loterie de la vie? Toi, tu vas à droite et toi à gauche. Bien tomber, mal tomber. Lui, il a plutôt hérité du mauvais numéro et guère de moyens de se racheter. Sa main glisse sur des meubles en bois de qualité. Un brin de sensualité au bout des doigts, il caresse le velours onctueux des fauteuils. Pas un grain de poussière. Cette perfection finit par lui inspirer des visions de hache et de massacre. Il se voit fendant, cisaillant, coupant cette tendre harmonie familiale. Il brûle de détruire tout ce qu'il n'obtiendra jamais avant de s'en aller . Les visions se font plus violentes. Il avance un poing qu'il retire aussitôt. Il se calme, il attand son heure.
Madeleine réapparait pimpante et pomponnée. Au chemisier de dentelle qu'elle avait iniatialement prévu de porter, elle a préféré un tee-shirt fantaisie, reléguant ses bijoux dans leur boite en nacre. Le plus naturellement du monde, elle dresse le couvert pour deux personnes sur la grande table de la salle à manger. Revêtu de ses plus beaux atours, l'autel de la Sainte-Bouffe resplendit à la lueur des bougies. En sourdine, une chorale d'enfants entonne " Il est né le divin enfant". Rick oscille entre son cynisme habituel et le désir de se laisser porter par une ambiance qui finit par devenir envoûtante. Tous les plats qu'elle dépose sur la table sont aussi délicieux les uns que les autres. Un véritable enchantement des papilles. Il ne savait même pas que de telles saveurs pouvaient exister. Se gâvant comme un cochon, il reprend de tous ce qui se présente sur la table, se ressert du vin à pleins godets, face à une Madeleine qui picore comme un oiseau.
Ses penseées la ramène aux réveillons passés, ses fils riant devant le sapin décoré attendant avec impatience la venue du gros bonhomme rouge, ses parents sourient et les regards de tendresse de Denis. La douceur chaleur familiale lui manque. Les échanges avec Rick sont aussi rapeux qu'une pierre ponce. Constatment sur la défensive, il éructe ses réponses beaucoup plus qu'il ne les exprime. Alors pour ne pas déprimer totalement, elle se force à lui parler de tout et de rien. Plutôt de rien d'ailleurs. Très discret sur lui-même, elle n'est pas assez idiote pour ne pas se douter qu'il cache quelque chose. Un chagrin, une mauvaise action, un drâme? Veut-elle vraiment en savoir plus? Avant d'apporter le dessert, elle change de disque tout en jetant un oeil par la fenêtre. Malgré la noirceur, elle constate avec soulagement que la tempête manisfeste des signes de faiblesse. Puis elle fait un détour par sa chambre où sont entreposés les cadeaux.
Peu habitué à la grande bouffe et aux alcools de qualité, Rick ne se sent pas très bien. La tête lui tourne. Il est complètement soûl et se retient difficilement de ne pas éclater de rire. Surtout lorsqu'elle lui demande ce qu'il fait dans la vie. Par provocation, il lui cracherait bien à la gueule qu'il est en cavale, qu'il tue des gens sur son passage, pique leur pognon et pire encore. Il lui foutrait volontiers la trouille. Histoire de la voir quitter son calme stoique à l'épreuve des balles, de voir ses traits se déformer par la peur. Malgré ou à cause de sa bienveillance, il voudrait lui faire terriblement mal. Le nez dans son verre il l'observe à la dérobée. Perdue dans ses souvenirs, elle chantonne inconsciente de la violente qui agite son drôle d'invité qui se réjouit à l`avance de la stupeur qui traversera son regard à l'instant où il lui enverra une grande claque dans la figure. T'es vraiment un pourri Rick, lui glisse une lointaine petite voix. Normal que tu sois seul dans la vie. Qu'est-ce qu'elle t'a fait cette femme? Que du bien. Ce n'est pas de sa faute si tu n'es pas né du bon coté de la barrière. Ce n'est pas de ta faute non plus. L'envie de vomir qui le sait soudain le précipite jusqu'à la salle de bains. Juré, demain il se remet aux hamburgers et à la bière! Rick est vexé et ne supporte pas de s'être ridiculisé devant une inconnue. Elle n'a peut-être rien remarqué, se rassure t'il. Il se rengorge sur ses ergots de petit coq prenant son teint blafard pour une expression de dur de dur. Il reprend sa place comme si de rien n'était et se ressert un verre de rouge. Un désir inassouvi depuis longtemps refait surface. Son regard avide remonte le long du corps de Madeleine qui traverse le couloir. Son corps doit être doux, rond, tendre. Se blottir contre elle, l'aimer. Depuis combien de mois n'a t'il pas touché de chaîr fraîche? Même si Madeleine a l'age de l'avoir enfanté, il la convoite maintenant goulument. Il a envie de coucher avec elle, de lui faire l'amour. En même temps il voudrait la blesser pour tout l'amour qu'il n'a pas reçu et qu'il sent en elle. Ce n'est pas parce qu'elle lui a donné à manger comme on donne une gamelle à un chien errant qu'il lui doit quelque chose. Salaud! Salaud! Lui crie la petite voix.
D'une main Madeleine pose un gateau au chocolat sur la table et de l'autre elle lui tend un paquet soigneusement emballé.
- Joyeux Noel Rick! - Hein? Hein? C'est pour moi? Mais, mais... Comment vous pouviez savoir?.. Suis-je bête, ce n'est pas pour moi. Vous sentez pas obligé. Madeleine rit de bon coeur.
- Si, si. C'est bien pour toi. C'est vai que je destinais ces cadeaux à mes fils, cela ne leur manquera pas et cela me fait plaisir de te les offrir pour ce drôle de Noel.
Cette bonne femme l'énerve raiment. Juste au moment où il allait redevenir le vrai Rick cruel et sans états d'âme, elle vient le troubler avec ses cadeaux. Il allait se jeter sur elle comme la bête sauvage qu'il est avant de disparaitre dans la nature. Mais non, elle débarque avec ses sentimants à la guimauve et le voila tout retourné. Cela ne lui ressemble pas.
- Tu ne me sembles guère couvert. L'écharpe et les mitaines te tiendront chaud.

Vaguement pompette, épuisée par tant d'émotions contradictoires, Madeleine finit par aller se coucher. Elle laisse Rick à ses boires et déboires solitaires. L'alcool aidant elle claque deux bises sonores sur les joues de l'homme encore enfant qui recule brusquement comme sous l'effet d'une piqure. Il n'est pas habitué aux effusions. Après un dernier tour d'horizon de sa cuisine bien rangée, elle monte lourdement l'escalier qui mène à sa chambre.

Son coeur gros lui pèse terriblement. Les siens lui manquent. La photo de ses fils l'accueille sur sa table de nuit. Elle espère qu'ils vont bien. Il n'y a pas de raison. Ils sont en sécurité avec leur père dans un motel. Et elle? Est-elle en sécurité avec cet inconnu un peu louche dans la maison? Elle s'attarde à la fenêtre. La rue est un désert blanc et les maisons voisines lui paraissent plus éloignées qu'elles ne le sont en réalité. Une peur incontrolable lui noue le ventre lorsqu'elle réalise que personne au monde ne sait que cet individu vide tranquilement ses bouteilles de vin. Elle se trouve entièrement à la merci de son bon vouloir. Pourquoi n'a-t-elle rien dit à Denis? Quelle idiote! L'angoisse la paralyse. Elle tente de se ressaisir. Sans succès. L'inconscience de son invitation lui apparait soudain dans toute son étendue. Un gouffre s'ouvre sous ses pieds.

Madeleine crève de trouille. Que va-t-il se passer lorsqu'elle sera endormie? Que veux-tu qu'il se passe, se raisonne-t-elle. Pourquoi a-t-elle rencontré ce voyou? Pourquoi l'a-t-elle invité? Ce jeune n'est pas ce qu'il dit. De toute façon, il n'a rien dit. Qui est-il? D'où sort-il? Le loup est dans la bergerie. Sans cette rencontre inoportune, elle serait tranquillement en train de dormir pour se réveiller en pleine forme et accueillir les rescapés de l'équipée sauvage au matin. Oh, qu'elle s'en veut! Elle hésite à fermer la porte de sa chambre à clé et ne peut se résoudre à éteindre la lumière persuadée de l'effet dissuasif de ce pauvre stratagème. Cela lui est égal qu'il la vole. Ce ne sont pas quelques billets de moins qui gâcheront cette période des fêtes. Par contre, s'il la blesse, la... laviole, ... ou pire... s'il la... s'il la... Oui, Madeleine est bien obligée d'admettre que ce gamin pourrait la tuer. Alors elle se réfugie au fond de son lit faisant rempart de tous ses oreillers comme si la plume pouvait stopper un meurtrier déterminé à agir. Puis elle attend, elle attend que son bourreau s'exécute, qu'il passe à l'attaque et qu'on en finisse. Le moindre craquement la fait sursauter. Elle l'entend à peine s'agiter dans le salon. Elle tremble comme une feuille sans pouvoir s'empêcher de revoir son regard d'enfant ébloui lorsqu'elle lui a remis ses paquets. Sans comprendre pourquoi, toute la journée elle l'a traité comme un fils, C'était un peu comme si Rick avait toujours vécu dans cette maison, peu importe qu'il se cache derrière la vulgarité et ses mauvaises manières. On aurait dit que l'enfant prodigue rentrait chez lui. Cette surprenante constatation trouble Madeleine.

Du verre se fracasse sur le sol. Elle bondit dans son lit comme un diable hors de sa boite., puis s'immobilise pétrifiée, écarquillant tout grands les yeux, prête à subir tous les outrages. Rien ne se passe. Elle se prépare alors à une longue veille Mais à sa grande surprise, vaincue par la fatigue et les émotions elle finit par glisser dans le sommeil.

Pendant que Madeleine pense vivre ses derniers instants, Rick tente de tracer l'itinéraire de sa fuite dans les méandres embrumés de son cerveau. La situation des villes et leurs distances s'gitent et s'enchevêtrent. Lorsqu'il en arrive à confondre le Nord et le Sud, les accusations contre la terre entière commencent à pleuvoir, à commencer par cette fichue Madeleine et son sacré vin qui lui mettent la tête à l'envers. Heureusement qu'il restait de le bière dans le frigo pour lui remettre les idées en place. Tout à l'heure après son départ, personne n'empêchera Madeleine de prendre son téléphonne et d'appeler la police. Il ne lui vient pas à l'idée qu'elle aurait pu le faire depuis longtemps si elle s'était doutée de son identité.. D'une rasade, il achève sa bière puis il se dirige vers l'escalier d'un pas hasardeux. Sans peine, il ouvre la porte qui frotte légèrement sur la moquette moelleuse avec une relative discrétion. Vibrant de rage, bien décidé à lui régler son compte, il s'avance menaçant vers le lit. A travers le store mal tiré, la lueur d»'une guirlande électrique se reflète sur le visage de la femme endormie. Cramponnée à un oreiller elle repose du sommeil du juste. Rick se laisse séduire. Dans ses traits tout l'amour qu'il aurait souhaité recevoir. L'amour... Evocation douloureuse. Une flèche lui transperce le coeur. Va chier l'amour! C'est de la bullshit, un rêve qui passe sur un visage endormi. Parfois il a cru le rencontrer, ça c'est toujours mal terminé. On ne peut pas faire confiance aux femmes. Sur sa mère il y a longtemps qu'il ne se fait plus d'illusions. Mais sa blonde, il la croyait. Il croyait les mots d'amour de sa Tigresse en sucre d'orge. Cette salope n'a pas été capable de résister à la récompense offerte pour sa capture. Un violent remous de colère remonte à la surface armant son bras pour de terribles représailles. Celle-là paiera pour les autres. Inconsciente du danger qui la guette, Madeleine exhale un léger soupir dans son sommeil. Le geste meurtrier de Rick reste en suspend. Des larmes montent à ses yeux. L'alcool s'évapore. Sa tête lui fait mal. Il tourne les talons sur la vision d'horreur à laquelle Madeleine a échappé. Une vision bien réelle de cris, de coups, de chairs éclatées. Cauchemar auquel il n'échappe guère et qui le rend fou.

Rendu au pied de l'escalier, une fatigue soudaine s'abat sur lui annihilant toute volonté. Le canapé du salon lui tend les bras. Il s'y enfarge. Le jour sale qui se lève à travers la fenêtre lui renvoit un mauvais feeling, un arrière-goût d'alcool frelaté. Ses tentatives désespérées pour se lever dérange la famille de pic-bois qui s'est installée sous son crâne, et cela le met de mauvaise humeur. L'endroit où il se trouve ne lui est pas familier. Ses idées sont embrouillées. Il grommelle. La mémoire lui revient en touchant la paire de gants posée sur son estomac. D'un geste rageur il les envoie valdinguer à l'autre bout de la pièce. Si cette bonne femme croit qu'on amadoue Rick Dubuc avec une paire de mitaines, elle se trompe carrément. Le temps de se diriger vers l'armoire à pharmacie et de dénicher un cachet d'aspirine permettent à ses pensées éparpillées de retrouver un semblant de cohésion.

La neige a cessé. Une déneigeuse passe dans la rue. Il est temps de déguerpir avant que la police ne se remette sur ses traces. Rick se passe la tête sous le robinet. Passons aux choses sérieuses, se dit-il. Raffler l'argent qu'il peut trouver et se tirer. Que faire de Madeleine? La tuer? Elle peut l'identifier. Faire confiance au hasard? Trop de risques. Ce n'est pas parce qu'elle lui a offert des cadeaux qu'il doit ramollir. On ne peut pas faire confiance aux femmes. Elles vous lâchent toujours. Même Madeleine? Elle lui pose un cas de conscience. Il n'est pas habitué, il n'aime pas ça.

Dans la cuisine une surprise l'attend. Posé sur la table, il y a un chaud manteau d'hiver, une liasse de billets qu'il compte rapidement, environ $300, et un mot: Ton lunch est dans le frigo. Bonne route. Fais attention à toi. Merci pour ce beau Noel. Madeleine. De rage et d'impuissance à exprimer ses sentiments, il passe son bras à travers la fenêtre. Ses yeux s'emplissent de larmes. Elles soulent rondes et chaudes sur ses joues encore marquée par l'enfance. Il se reprend, essuie ses larmes et file par la porte d'en arrière.

Epilogue

A peine dix lignes dans le journal ont suffi pour expédier l'existence de Rick Dubuc, abattu deux jours après son évasion de prison. Il braquait un dépaneur à Montréal Nord. Le propriétaire s'est défendu. Un seul coup de feu. Avec stupeur, Madeleine a ressenti un long frisson la parcourir lorsqu'elle a lu dans le journal qu'il était emprisonné pour avoir assassiné sa mère une nuit de Noel.
Fin


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