mardi, décembre 13, 2005
lundi, décembre 12, 2005
Noel Blanc

Il était une fois une charmante petite ville entre campagne et banlieue qui s'appretait comme chaque année à célébrer Noel dans la joie et la tranquilité. Un seul souci tracassait les habitants : y aurait-il de la neige pour le réveillon? Car malgé l'arrivée de décembre, les jours s'envolaient sans que n'apparaisse un flocon. L'inquiétude augmentait, se lisait sur les visages d'ordinaire débonnaires. Un léger stress polluait l'atmosphère. Car un Noel sans neige, c'est comme un été sans crème glacée. Et malgré l'installation des guirlandes lumineuses qui ornaient les maisons, l'esprit des fêtes n'était toujours pas apparu dans le village suscitant râleries et mauvaise humeur. Enfin un matin au réveil, elle était là virginale, apaisante et suffisement collante pour faire des bonhommes de neige. Elle était arrivée juste quelques jours avant la date fatidique comme un miracle sans cesse renouvelé. Dans les jardins enneigés, ce fut alors une explosion de sympathiques Pères Noel ventripotents, de soldats de plomb et de bougies de plastique coloré qui s'illuminent à la nuit tombante pour saluer les promeneurs et les passants.
Tout est pret pour la fete. Ne manquent plus que les invités, et c'est pourquoi Denis et ses deux grands fils se lèvent aux aurores en ce 24 décembre. Ils partent comme d'habitude chercher les parents de Madeleine, leur mère, en Ontario. Mais cette année le voyage prend une conotation particulière car c'est Guillaume, l'ainé qui pour la première fois va conduire la voiture sous l'oeil protecteur de son père.
Avec un léger pincement au coeur, qu'elle réprime aussitôt, Madeleine regarde ses hommes s'éloigner jusqu'à ce que les phares de la voiture disparaissent au coin de la rue. La meteo annonce du froid mais pas de neige. Ils auront une belle route. Un imperceptible soupir de soulagement s'échappe de ses levres. Ce ne sont pas tant les dangers de la circulation qui l'inquiétent. C'est plus la sourde sensation de l'inévitable écart qui se creuse entre elle et ses fils. A cet instant, elle devine plus qu'elle n'accepte le temps qui passe inexorablement. Bientot ses oisillons prendront leur envol pour quitter le nid familial. Demain déja. Hier encore, ils étaient des bébés dépendants d'elle. Le temps évaporé si vite l'attriste malgré toute la fierté qu'elle ressent en s'attardant sur le portrait des deux garcons en tenue de finissants. Leurs enfants ne leur ont jamais occasioné de problèmes majeurs et leurs résultats scolaires sont honorables sans être extraordinaires.
Madeleine n'est pas ce genre de femme ingrate qui croit que tout leur est du. Consciente de sa chance ou de sa volonté obstinée pour parvenir à cette harmonie familiale, elle remercie quelque puissance supérieure pour n'avoir pas essuyé trop de tempêtes. Madeleine est heureuse et n'a pas honte de le montrer. Comme demain, autour de l'immense sapin, lorsqu'elle recevra toute la tribu, la sienne et celle de Denis. Sa belle-mère vieillissant, sa mère ayant horreur de recevoir, c'est tout naturellement qu'elle se charge de la réception familiale maitrisant ainsi chaque étape, s'assurant qu'aucune bévue ou malséance ne viendra gacher la soirée. C'est dans sa nature de veiller à ce que tout soit parfait. Les réceptions de Noel de Madeleine sont si appréciées que nul ne songerait à y échapper. Certaines de ses belles-soeurs mémèrent bien un peu derrière son dos mais ce n'est pas bien méchant et elle accepte de subir sans trop sans soucier ce qu'elle prend pour des marques de jalousie. C'est vrai que Madeleine ne travaille pas.. .à l'extérieur de la maison. Elle n'a pas de carrière et ne tire son existence sociale que de sa qualité de mère et d'épouse, et cela lui est completement égal. Contrairement à d'autres, elle n'a jamais ressenti le besoin de se valoriser à l'extérieur de son foyer. Sa vie lui convient parfaitement.
Bien qu'elle se soit promis de remettre au lit avec un bon livre après le départ de ses hommes, elle en est incapable, trop énervée pour se concentrer sur la lecture. Elle s'habille alors et opte pour une promenade dans les rues encore désertes avant la longue journée de préparatifs qui l'attend. Certaines maisons rivalisent d'imagination. Tout au bout du village, derrière l'église, il y a un retraité qui passe un mois à installer plus de 100 000 petites ampoules électriques dans des formes de bois ou de ferraille. Les gens se pressent de loin pour venir les admirer. Madeleine aussi vient y retrouver son coeur d'enfant pur et innocent. Tout en dépassant la maison illuminée, elle se demande ce que fait le soleil. Il devrait déja etre levé. Le jour devrait poindre mais il fait encore bien sombre pour l'heure. Quelque chose ne tourne pas rond. Le ciel s'obscurcit comme à l'approche d'une tempête.
Madeleine s'interroge sur les n
uages sombres qui emplissent de plus en plus le ciel. Perdue dans ses pensées, elle n'entend pas approcher la voiture qui ralentit à son niveau. Un visage hirsute et fatigué à qui on ne donnerait certainement pas le Bon Dieu sans confession apparait à travers la vitre. Après avoir fait un pas en arrière sous l'effet de la surprise, elle s'approche du conducteur qui se compose une face d'ange déchu pour mieux l'amadouer : - "Excusez moi de vous avoir effrayé. Je cherche un restaurant depuis des heures et je n'ai rien trouvé. Rassurée par la politesse de l'individu, elle lui répond sans attendre: - Il n'y a pas grand chose dans le coin... surtout une veille de Noel. En vous rapprochant de Montréal, vous devriez trouver plus facilement ou sur le bord de l'autoroute. L'homme prend son temps pour répondre. Il semble réfléchir à la meilleure solution pour lui. - Justement... euh... je voulais éviter l'autoroute, mais ... Justin trainasse à continuer sa phrase... s'il n'y a rien d'autre d'ouvert je vais faire un crochet. - Attendez.. Son regard d'enfant perdu... La fatigue qui habite son visage... Son interlocutrice se livre une courte bataille intérieur . Ce n'est pas dans ses habitudes d'adresser la parole à des inconnus, encore moins de les inviter chez elle. Malgré son air de brigand Madeleine hésite. Il y a quelque chose chez ce garcon qui l'interpelle. Elle ne sait pas trop quoi. Et puis c'est la veille de Noel, alors elle se lance comme un enfant sur le point de faire une bêtise : - Ecoutez vous ne trouverez rien d'ouvert avant un bon bout de temps. C'est un peu inhabituel... mais j'habite tout à coté. Je peux vous faire un bon déjeuner. Les derniers mots déboulent à toute allure la pente de ses craintes, effrayée elle-même par une proposition aussi audacieuse. L'offre est alléchante. Il n'en demandait pas tant. Comme le chien aux abois qu'il est, Rick flaire le piège mais ne repère rien de nauséabond dans le sillage de cette inconnue à l'allure pourtant bon chic, bon genre. Ce n'est certainement pas dans ses habitudes d'inviter des inconnus. Il décide d'accepter. - Je ne voudrais pas vous déranger madame. - Non, non, vous ne me dérangez pas si je vous le propose, le rassure t'elle avec le plus grand naturel. Mon mari et mes fils sont partis chercher ma famille en Ontario. Ils devraient être de retour dans l'après-midi. Venez, un bon repas va vous requinquer, vous avez l'air épuisé. Cette femme Il n'en croit pas ses oreilles. Cette femme est simplette ou n'a peur de rien. Ce qui revient au même. Avec les temps qui courent, plus personne aujourd'hui n'invite un étranger chez lui. Rick accepte d'autant plus facilement que cet intermède lui permet de se restaurer tout en échappant à un lieu public où il serait plus facilement repéré par la police.

... La maison de Madeleine se situe dans une rue tranquille bordée d'arbres où la vie semble paisible. Chaque facade surenchérit sur les décorations des voisines. Des cascades de lumière gaspillent les bienfaits de la fée électricité sans vergogne pour instaurer une atmosphère de magie artificielle. Rick commence à se demander ou il est tombé. Serait-il arrivé dans un décor de cinéma, au village du Père-Noel? En fait, il s'est endormi au volant et le voila rendu au Paradis. Tout en introduisant la clé dans la serrure, l'hôtesse se retourne vers lui avec un charmant sourire:
- Au fait, je m'appelle Madeleine Chandoiseau.
- Rick Dubuc.
Imbécile! Mené par son estomac affamé, il s'est laissé aller à donner sa véritable identité. Bah! Il verra bien la suite des choses. Pour l'heure il dévorerait un boeuf entier. Elle s'efface pour le laisser entrer dans la maison. Tout scintille du sol au plafond! Des guirlandes surmontent portes et fenêtres, des figurines de toutes sortes encombres commodes et tables. Et le point d'orgue, le sapin qui trône dans le salon rutile de dorures et de pierreries de pacotille. Malgré lui, il laisse échapper un Ah! d'émerveillement.
Comme elle l'a fait tant de fois, Madeleine s'active dans sa cuisine. Des gestes si souvent répétés qu'elle trouve instinctivement tout ce donnt elle a besoin pour cuisiner un déjeuner reconstituant pour un ..., pour un,... Elle ne trouve pas de mots pour exprimer ce que cet homme, à peine sorti de l'adolescence, lui inspire. Sa tristesse l'a touchée. Il ne lui parait pas méchant, plutôt épuisé. Une âpre bataille se joue au fond d'elle-même. N'y a t'il pas assez d'histoires de vols et de meurtres dans les journeaux et à la télé? Madeleine frissone. Inviter un étranger en l'abscence de son mari et de ses fils n'est pas son genre. Qu'est-ce qui a bien pu lui passer par la tête? Cette période de l'année où l'on voudrait que tout le monde soit heureux la perturbe. La part du pauvre y est-elle pour quelque chose ou son inconsciente culpabilité de femme gâtée par la vie? Madeleine ne sait pas trop bien. Toujours est-il qu'elle se retrouve seule chez elle, sans défense, avec un inconnu à peine plus vieux que ses fils.
A mille lieux de ces considérations, Rick engouffre les aliments. Un deuxième ordre de toasts disparait aussi vite que la première fournée. Devant son effarant appétit, Madeleine se demande depuis combien de jours il n'a rien mangé. Ses yeux rougis par le manque de sommeil commence à cligner malgré lui. En confiance dans cette cuisine banlieusardes, repus de bonne nourriture, il abat ses défenses et se laisse rattraper par la fatigue. Tiraillée entre son coeur et sa raison, Madeleine entame la conversation dans l'espoir d'y trouver une solution à son dilemme.
- Tu viens de loin? Tu vas loin? Tu vas passer les fêtes dans ta famille?
Le jeune homme se tait, se contentant d'une moue évasive en guise de réponse. Face à son mutisme, elle pense qu'elle a gaffé, qu'il est en froid avec ses parents, qu'ils sont malades, décédés, qu'il vient de se séparer d'avec sa blonde, qu'elle aurait du se mêler de se qui la regarde.
- Ce ne sont pas mes affaires. Tu n'es pas obligé de répondre, s'empresse t'elle d'ajouter.
Dans sa dernière gorgée de café, il a imaginé le mensonge qu'il va lui servir en remerciement de sa gentillesse, histoire de ne pas trop l'effrayer:
- Oh! Je viens de Gaspésie, Cap-Chat et je vais rejoindre ma famille dans le Nord. J'ai roulé toute la nuit et il y avait de la tempête. En tout cas, je vous remercie m'dame c'était super bon. Numéro 1! Il y a longtemps que je n'avais aussi bien mangé.
Tranquilisée, elle lui sourit gentiment, un de ces sourires qui console quand on s'est écorché le genou ou que l'on essuie son premier chagrin d'amour. Rick cherche quelque chose de poli à dire. C'est rare qu'il n'est pas envie d'être grossier avec une femme. En général elles lui inspire une sourde colère, une rage viscérale. Mais pas celle-là. Sa bien veillance? Sa délicatesse? Ele n'est pas condescendante. Et puis elle n'est pas laide. Son corps n'a pas trop souffert des outrages du temps. Si elle s'arrangeait un peu à la mode, elle serait même carrément pas mal.
- C'est beau chez vous, lâche t'il avec l'air dégagé du neveu en visite. C'est vous qui faites tout ca?
Madeleine rosit sous le compliment.
- J'aime le temps des fêtes. Et puis j'ai le temps de bricoler. Mes garcons sont grands maintenant.
- Ils en ont de la chance d'avoir une maman comme vous, vos gars, répond t'il dans un baillement à s'en décrocher la machoire. Tu ramollis mon vieux. Ressaisis toi. Pique son argent et tire toi.
Madeleine interromp ses pensées en lui faisant part de sa surprenante décision:
- Ecoute Rick, tu ne peux pas continuer ta route aussi fatigué tu vas prendre le champs. Si tu veux, je te propose de prendre une douche et de t'étendre quelques heures dans la chambre de mon fils Guillaume.
Rick n'a plus guère de forces pour refuser l'aubaine. En réfléchissant bien, personne ne viendra le chercher ici. Au réveil rien ne l'empêche de voler un peu de cash avant de partir. Peut-être pas. En attendant il suit son hôtesse jusqu'à la salle de bains. Après avoir sorti d'un placard une moelleuse serviette qui embaume le linge frais, elle s'efface discrètement. 
Madeleine allume la radio pour se donner de l'allant. Tout en sortant les ingrédients nécessaires à la confection de sa recette, elle se félicite d'avoir cédé à son bon coeur. Ce garcon ne ressemble guère à un enfant de choeur et ne brille pas par son éducation, mais il n'a pas l'air si terrible sous son enveloppe de dur à cuire. A tout un ensemble de petites choses, elle voit bien qu'il n'a pas eu les mêmes chances dans la vie que ses deux fils. Il va se reposer un peu et reprendra son chemin tandis qu'elle-même festoierat en famille. Elle jette un oeil à la pendule du micro-ondes. Il est grand temps de commencer la préparation de la tourtière.
Pendant le sommeil de Rick, des nuages sont apparus, gagnant rapidement en intensité jusqu'à assombrir le ciel. Plongée dans sa popote, Elle n'a pas remarqué le changement de temps jusqu'à ce que le vent se lève entrainant avec lui un tourbillon de flocons. Madeleine n'aime pas la tournure que prend le ciel. Elle s'inquiéte pour le retour en voiture de sa famille. La radio diffuse un bulletin météo spécial sur cette tempête imprévue qui semble s'installer pour quelques heures et pourrait perturber le trafic routier pour la soirée du réveillon. Elle sent un gros pincement au coeur pendant que la radio diffuse l'inévitable "White Christmas" par Bill Crosby.
La neige tombe maintenant en rangs serrées. Les flocons se pressent les uns contre les autres ballotés par le vent de nord-est qui s'est mis de la partie. A cette heure sa petite troupe doit affronter durement les intempéries. Guillaume est trop novice pour remplacer son père dans ces conditions. La route du retour va être laborieuse. Soucieuse, Madeleine lève les yeux vers un ciel bouché, espérant encore que les éléments se calment aussi soudainement qu'ils sont apparus, afin que toute la famille parvienne à bon port à temps pour le réveillon. Une idée folle lui traverse l'esprit. au point où elle en est, elle pourrait inviter Rick à festoyer avec eux. Quelque chose lui dit qu'il ne lui a pas dévoiler toute la vérité. Comme si elle se doutait que personne ne l'attend vraiment, comme si elle savait qu'il est seul au monde. Sous sa carapace Madeleine devine le chien perdu. Elle imagine déja l'air réprobateur de son père, les efforts de sa mère pour paraitre aimable. Pour les garçons ce n'est pas forcément le meilleur exemple, mais il est bon qu'ils mesurent un peu leur chance comparée à d'autres moins heureux. Madeleine sait que Denis ne la désaprouvera pas. Elle a toujours été comme ca. Depuis sa tendre enfance elle ramène les animaux égarés ou blessés à la maison.
La cadence de la tempête augmente rapidement. Des fenêtres de sa cuisine Madeleine aperçoit les guirlandes lumineuses qui se tordent dans tous les sens sous la violence des assauts du vent. Voitures et arbustes disparaissent sous la neige déja accumulée. Les chansons de Noel que continue de diffuserles radio ont soudain un goût un peu amer. L'angoisse qui la tenaille depuis un moement s'amplifie. Et si Denis ne réussissait pas à arriver ce soir jusqu'à la maison? S'ils étaient obligés de s'arrêter en route? Ce serait terrible de passer la nuit de Noel sans sa famille. Elle les imagine dans un motel sur le bord de la route et elle solitaire dans la grande maison enrubannée. Ses pensées reviennent à Rick. Lui non plus ne pourra pas reprendre la route ce soir. 
Hirsute, les yeux gonflés par un sommeil tronqué, l'interressé parait dans l'encadrement de la porte au moment où elle enfourne un gateau. Suffisement réveillé pour réaliser qu'à l'extérieur le temps s'est considérablement dégradé, il affiche une mine contrariée en s'approchant de la porte patio pour regarder les flocons tambouriner contre la vitre.
- Merde! Tabarnac d'hiver!
- Un bon café pour teréveiller?
- Oui. merci. C'est comme ça depuis longtemps?
- Depuis que tu dors. La neige a commencé à tomber d'un coup sans prévenir.
Il prend sa tasse et retourne se coller contre la fenêtre, soucieux. La tempête bat son plein. La déneigeuse n'est pas encore passée. On ne voit pas plus loin qure le bout de son nez. Rick demeure silencieux. Madeleine intervient:
- Tu ne peux pas partir avec ce temps. Il faut attendre que ca se calme. Tu peux rester ici, ça ne me dérange pas. Mes hommes sont aussi dans la tempête quelque part sur la route. J'espère même qu'ils vont réussir à arriver, soupire t'elle. Si tu as quelqu'un à prévenir, utilise le téléphone.
Tout en se retournant vers son plan de travail, elle poursuit sans le regarder:
- S'Ils n'arrivent pas, nous mangerons tous les deux.
Madeleine a prononcé les derniers mots très vite comme s'ils se bousculaient au passage pour barrer le chemin aux larmes. Rick reste pensif avant de répondre:
- Merci. J'espère que ça va se calmer avant ce soir. Il faut que je roule. On m'attend, enfin... C'est une surprise. Je ne ..., je ne peux pas prévenir. Vous n'auriez pas une bière, s'il vous plait?
Rick lâche la zapette en étouffant un baillement d'ennui. Décidément dedans ou dehors, la télé diffuse toujours les mêmes conneries. Encore pire dans le temps des fêtes, le festival de la rediffusion. Dépité, il s'envoie une large rasade de sa troisième bière. Le frigo est plein, il a vérifié. Sans quitter sa bouteille, une vieille habitude de bar, il s'extirpe du canapé trop mou à son goût pour se diriger vers la fenêtre. La nuit est presque tombée et il est à peine trois heures. La neige tombe par bourrasques. Les flocons se cognent bruyamment contre les vitres jouant avec ses nerfs. Ils se sent comme un lion en cage. Mais s'il ne peut pas bouger, ses poursuivants non plus . Et puis, en cette veille de Noel, la police a d'autres chats à fouetter que de courir après Rick Dubuc. Cette tempête lui laisse un répit inattendu pour recharger ses batteries et se préparer un plan d'avenir. Il rigole à cette pensée. Comment un gars comme lui pourrait-il penser à l'avenir? Lui, c'est au jour le jour qu'il vit, s'ingéniant à éviter les pièges et les galères qui parsèment sa route. Pour une fois, il doit reconnaitre qu'il est chanceux, il a tiré le bon numéro. Belle maison, bonne bouffe, compagnie agréable. Pas de morale, ni de questions. Inespéré, car on rencontre rarement des gens aussi incrédules. Cette Madeleine lui apporte un soutien dont elle ne mesure pas l'étendue et pour cause. Imperturbable, il l'entend se démener dans sa cusine. A quoi ça rime. Sa famille est coincée dans un motel à deux heures de route d.ici sans possibilité d'avancer. Le mari a téléphoné dans l'après-midi pour dire qu'il ne pouvait plus avancer. Neige, vent, poudrerie. trop dangereux pour sa charge d'âmes. Sans perdre contenance, la voix de Madeleine a légèrement blanchi. Son regard est resté un moment suspendu dans l'espace, puis elle a raccroché, a averti Rick et s'est remise à sa cuisine comme si de rien n'était. Ce qui lui a paru bizarre, c'est qu'elle taise sa présence à son mari. Tiens, tiens, des cachotteries. Sainte Madeleine serait-elle moins blanche qu'elle n'en a l'air? Son allure sage et sa voix douce ne prêtent pourtant pas à équivoques. Rick se demande bien pourquoi elle s'est tue à son sujet. Les femmes ont souvent d'étranges réactions. Ce silance l'arrange bien. A part Madeleine personne au monde ne sait ou il se trouve.. En partant, il pourra sans doute emmener quelques souvenirs. Décidément cette femme est une perle. Justement la voila qui s'approche.
Vaguement pompette, épuisée par tant d'émotions contradictoires, Madeleine finit par aller se coucher. Elle laisse Rick à ses boires et déboires solitaires. L'alcool aidant elle claque deux bises sonores sur les joues de l'homme encore enfant qui recule brusquement comme sous l'effet d'une piqure. Il n'est pas habitué aux effusions. Après un dernier tour d'horizon de sa cuisine bien rangée, elle monte lourdement l'escalier qui mène à sa chambre.
Son coeur gros lui pèse terriblement. Les siens lui manquent. La photo de ses fils l'accueille sur sa table de nuit. Elle espère qu'ils vont bien. Il n'y a pas de raison. Ils sont en sécurité avec leur père dans un motel. Et elle? Est-elle en sécurité avec cet inconnu un peu louche dans la maison? Elle s'attarde à la fenêtre. La rue est un désert blanc et les maisons voisines lui paraissent plus éloignées qu'elles ne le sont en réalité. Une peur incontrolable lui noue le ventre lorsqu'elle réalise que personne au monde ne sait que cet individu vide tranquilement ses bouteilles de vin. Elle se trouve entièrement à la merci de son bon vouloir. Pourquoi n'a-t-elle rien dit à Denis? Quelle idiote! L'angoisse la paralyse. Elle tente de se ressaisir. Sans succès. L'inconscience de son invitation lui apparait soudain dans toute son étendue. Un gouffre s'ouvre sous ses pieds.
Madeleine crève de trouille. Que va-t-il se passer lorsqu'elle sera endormie? Que veux-tu qu'il se passe, se raisonne-t-elle. Pourquoi a-t-elle rencontré ce voyou? Pourquoi l'a-t-elle invité? Ce jeune n'est pas ce qu'il dit. De toute façon, il n'a rien dit. Qui est-il? D'où sort-il? Le loup est dans la bergerie. Sans cette rencontre inoportune, elle serait tranquillement en train de dormir pour se réveiller en pleine forme et accueillir les rescapés de l'équipée sauvage au matin. Oh, qu'elle s'en veut! Elle hésite à fermer la porte de sa chambre à clé et ne peut se résoudre à éteindre la lumière persuadée de l'effet dissuasif de ce pauvre stratagème. Cela lui est égal qu'il la vole. Ce ne sont pas quelques billets de moins qui gâcheront cette période des fêtes. Par contre, s'il la blesse, la... laviole, ... ou pire... s'il la... s'il la... Oui, Madeleine est bien obligée d'admettre que ce gamin pourrait la tuer. Alors elle se réfugie au fond de son lit faisant rempart de tous ses oreillers comme si la plume pouvait stopper un meurtrier déterminé à agir. Puis elle attend, elle attend que son bourreau s'exécute, qu'il passe à l'attaque et qu'on en finisse. Le moindre craquement la fait sursauter. Elle l'entend à peine s'agiter dans le salon. Elle tremble comme une feuille sans pouvoir s'empêcher de revoir son regard d'enfant ébloui lorsqu'elle lui a remis ses paquets. Sans comprendre pourquoi, toute la journée elle l'a traité comme un fils, C'était un peu comme si Rick avait toujours vécu dans cette maison, peu importe qu'il se cache derrière la vulgarité et ses mauvaises manières. On aurait dit que l'enfant prodigue rentrait chez lui. Cette surprenante constatation trouble Madeleine.
Du verre se fracasse sur le sol. Elle bondit dans son lit comme un diable hors de sa boite., puis s'immobilise pétrifiée, écarquillant tout grands les yeux, prête à subir tous les outrages. Rien ne se passe. Elle se prépare alors à une longue veille Mais à sa grande surprise, vaincue par la fatigue et les émotions elle finit par glisser dans le sommeil.
Pendant que Madeleine pense vivre ses derniers instants, Rick tente de tracer l'itinéraire de sa fuite dans les méandres embrumés de son cerveau. La situation des villes et leurs distances s'gitent et s'enchevêtrent. Lorsqu'il en arrive à confondre le Nord et le Sud, les accusations contre la terre entière commencent à pleuvoir, à commencer par cette fichue Madeleine et son sacré vin qui lui mettent la tête à l'envers. Heureusement qu'il restait de le bière dans le frigo pour lui remettre les idées en place. Tout à l'heure après son départ, personne n'empêchera Madeleine de prendre son téléphonne et d'appeler la police. Il ne lui vient pas à l'idée qu'elle aurait pu le faire depuis longtemps si elle s'était doutée de son identité.. D'une rasade, il achève sa bière puis il se dirige vers l'escalier d'un pas hasardeux. Sans peine, il ouvre la porte qui frotte légèrement sur la moquette moelleuse avec une relative discrétion. Vibrant de rage, bien décidé à lui régler son compte, il s'avance menaçant vers le lit. A travers le store mal tiré, la lueur d»'une guirlande électrique se reflète sur le visage de la femme endormie. Cramponnée à un oreiller elle repose du sommeil du juste. Rick se laisse séduire. Dans ses traits tout l'amour qu'il aurait souhaité recevoir. L'amour... Evocation douloureuse. Une flèche lui transperce le coeur. Va chier l'amour! C'est de la bullshit, un rêve qui passe sur un visage endormi. Parfois il a cru le rencontrer, ça c'est toujours mal terminé. On ne peut pas faire confiance aux femmes. Sur sa mère il y a longtemps qu'il ne se fait plus d'illusions. Mais sa blonde, il la croyait. Il croyait les mots d'amour de sa Tigresse en sucre d'orge. Cette salope n'a pas été capable de résister à la récompense offerte pour sa capture. Un violent remous de colère remonte à la surface armant son bras pour de terribles représailles. Celle-là paiera pour les autres. Inconsciente du danger qui la guette, Madeleine exhale un léger soupir dans son sommeil. Le geste meurtrier de Rick reste en suspend. Des larmes montent à ses yeux. L'alcool s'évapore. Sa tête lui fait mal. Il tourne les talons sur la vision d'horreur à laquelle Madeleine a échappé. Une vision bien réelle de cris, de coups, de chairs éclatées. Cauchemar auquel il n'échappe guère et qui le rend fou.
Rendu au pied de l'escalier, une fatigue soudaine s'abat sur lui annihilant toute volonté. Le canapé du salon lui tend les bras. Il s'y enfarge. Le jour sale qui se lève à travers la fenêtre lui renvoit un mauvais feeling, un arrière-goût d'alcool frelaté. Ses tentatives désespérées pour se lever dérange la famille de pic-bois qui s'est installée sous son crâne, et cela le met de mauvaise humeur. L'endroit où il se trouve ne lui est pas familier. Ses idées sont embrouillées. Il grommelle. La mémoire lui revient en touchant la paire de gants posée sur son estomac. D'un geste rageur il les envoie valdinguer à l'autre bout de la pièce. Si cette bonne femme croit qu'on amadoue Rick Dubuc avec une paire de mitaines, elle se trompe carrément. Le temps de se diriger vers l'armoire à pharmacie et de dénicher un cachet d'aspirine permettent à ses pensées éparpillées de retrouver un semblant de cohésion.
La neige a cessé. Une déneigeuse passe dans la rue. Il est temps de déguerpir avant que la police ne se remette sur ses traces. Rick se passe la tête sous le robinet. Passons aux choses sérieuses, se dit-il. Raffler l'argent qu'il peut trouver et se tirer. Que faire de Madeleine? La tuer? Elle peut l'identifier. Faire confiance au hasard? Trop de risques. Ce n'est pas parce qu'elle lui a offert des cadeaux qu'il doit ramollir. On ne peut pas faire confiance aux femmes. Elles vous lâchent toujours. Même Madeleine? Elle lui pose un cas de conscience. Il n'est pas habitué, il n'aime pas ça.
Dans la cuisine une surprise l'attend. Posé sur la table, il y a un chaud manteau d'hiver, une liasse de billets qu'il compte rapidement, environ $300, et un mot: Ton lunch est dans le frigo. Bonne route. Fais attention à toi. Merci pour ce beau Noel. Madeleine. De rage et d'impuissance à exprimer ses sentiments, il passe son bras à travers la fenêtre. Ses yeux s'emplissent de larmes. Elles soulent rondes et chaudes sur ses joues encore marquée par l'enfance. Il se reprend, essuie ses larmes et file par la porte d'en arrière.
A peine dix lignes dans le journal ont suffi pour expédier l'existence de Rick Dubuc, abattu deux jours après son évasion de prison. Il braquait un dépaneur à Montréal Nord. Le propriétaire s'est défendu. Un seul coup de feu. Avec stupeur, Madeleine a ressenti un long frisson la parcourir lorsqu'elle a lu dans le journal qu'il était emprisonné pour avoir assassiné sa mère une nuit de Noel.
Fin




