mardi, février 07, 2006

 

La vie ne tiend qu'à un fil...


Qui en parla le premier ? Christophe, à moins que ce ne soit Isabelle, à la rigueur Denis, sans doute pas Karine. Le temps était à la pluie. On prend rarement de telles décisions les jours de grand soleil. Ensemble, ils évoquaient cette possibilité pour la première foi, mais chacun de leur coté ils l’avaient déjà longuement considérée dans leur intimité. Les jours où cette douleur qui n’a pas de nom se fait mordante au point de piétiner l’espoir, les soirs où la jeunesse devient cul-de-sac, ils avaient tous pensé à cette porte de sortie, ultime remède à leurs maux d’adolescence. Pensé, pas osé. Pas encore. Pas pressés. Encore un peu de lumière au bout du tunnel. Lorsque les mots s’aventurèrent enfin jusqu’à leurs lèvres, que les bombes incendiaires furent lâchées, ils se sentirent plus forts pour affronter le néant qui leur tendait les bras. Le ver dans le fruit n’avait plus qu’à accomplir son œuvre de pourriture. Une question de temps et de concours de circonstances. Etape après étape, ils cimentaient leur amitié morbide dans un parc de la ville juste quelques jours après la date fatidique.

♣♣
Denis et Christophe se connaissent depuis l’enfance. Ils ont usé leurs fonds de culottes sur les mêmes chaises d’école et sont tombés amoureux des mêmes filles. Les playmobils et les patins de hockey ne sont pas encore rangés trop loin. A la veille d’investir cette vie d’adulte dont on leur rabat les oreilles, ils ont l’intime impression de ne pas être vraiment prêts, que ce monde n’est sans doute pas fait pour eux.

Au sortir d’un hiver spécialement rigoureux, le printemps s’annonçait pourtant prometteur. L’entrée en scène de la douceur de l’atmosphère y était sans doute pour quelque chose, mais c’est surtout l’arrivée de bonnes nouvelles qui rendait la réalité moins difficile, presque supportable. Le salut dans un contrat minable en Abitibi, là-bas, au nord. Deux jours à rabacher des tubes éculés pour des hommes et des femmes brûlés de fatigue, de bière et de solitude. Mais pour Christophe c’est comme un tremplin après de longs mois de pratique avec ses chums dans un sous-sol de banlieue. Pour lui c’est enfin la chance qu’il attendait, la possibilité de mettre le pied sur une vraie scène et de se prendre pour un musicien professionnel.

Le plaisir n’aurait pu être complet sans la présence de Denis, son meilleur ami. Roadie, gérant, homme à tout faire, il sait se rendre indispensable à tous. Du moins quand son père lui lâche un peu la bride sur le cou. Très autoritaire, ce chef d’entreprise hyperactif désespère du seul mâle de sa nichée, né tardivement après quatre filles. Loin de se conformer au cliché que le géniteur a longuement brossé dans son esprit, son héritier lui semble paresseux, lent, vaguement bohème et sans don particulier. Pire, Denis est en passe d’échouer lamentablement dans les études qui étaient censées le mener à l’université. Le père ne décolère pas, les punitions pleuvent, l’adolescent fuyant et dégingandé semble insensible. Ane bâtée il courbe l’échine sous les coups attendant sagement son heure d’envoyer des ruades. Exceptionnellement, pour ne pas laisser Christophe partir tout seul en Abbitibi, il s’est forcé un peu en classe. Et ça a marché. Amadoué par quelques bons résultats, son père a cédé. Denis accompagnera les Echo Beach à Val D’or.

Pour Christophe ce style de pression fait partie du domaine occulte. Sa mère extrêmement libérale n’a même pas jugé bon de prévenir le géniteur de sa bonne fortune, parce qu’on ne peut pas appeler un donneur de sperme, un père. Ca ne lui manque pas. Si c’est pour se taper un emmerdeur comme le père de Christophe, il préfère les amants de passage de sa mère. Car il n’a jamais manqué de présence masculine au foyer, il peut même dire qu’il en a vu de toutes les couleurs et pourrait sans problème dresser un catalogue assez exhaustif des représentants du sexe dit fort. Des blancs, des noirs, des jaunes, des petits, des gros, des minces, il serait incapable de dire quels sont les goûts de sa mère en la matière. Par contre, leurs différentes attitudes envers lui en dit long sur leur caractère. Il y avait ceux qui essayaient de pactiser avec lui, ceux qui lui apportaient des cadeaux, mais aussi ceux qui lui jetaient en regard sombre ou bien qui tentaient de se prendre pour son père. Par chance sa mère est un cœur d’artichaut changeant au gré de ses humeurs. Ce qui fait qu’aucun de ces hommes ne s’est attardé suffisamment longtemps pour qu’il puisse entamer une étude en profondeur et éventuellement s’y attacher. Dans un sens ça l’arrange, il n’a aucune envie de s’embarrasser d’un empêcheur de danser en rond, même si certains soirs il en a gros sur la patate. Mais ça, il ne l’avouera à personne. Pas même à Denis. Depuis tout petit, il a pris l’habitude de garder en dedans ses émotions, pour ne pas faire de peine à maman.

En général, patauds plutôt maladroits, Christophe et Denis se contentent d’amitiés féminines assez vagues. Les filles c’est compliqué, exigeant, souvent superficiel. Ils les connaissent mal. Même Denis dont les sœurs plus âgées et conventionnelles ne lui ont guère permis de percer le mystère féminin. Curieusement dans les écoles, on assiste depuis un certain temps à une sorte de retour du clivage masculin-féminin que l’on croyait aboli par la mixité et les années 70. Si les filles représentent la douceur et la réussite scolaire, les garçons se complaisent dans la violence et dans l’échec. Deux solitudes qui se côtoient sans se connaître, ni oser s’aborder. Le sexe s’étale partout mais l’amitié garçons et filles semble oubliée.

Aussi furent-ils bien étonnés de devenir amis avec Karine et Isabelle à l’occasion d’un concert de leur groupe préféré organisé par le service des loisirs de l’école. Serrés comme des sardines en boite, emportée par une foule en délire, ils se retrouvèrent cote à cote. Leurs voisines surexcitées chantaient, en fait braillaient, toutes les paroles à l’unisson. Elles auraient pu leur taper sur les nerfs mais ce soir-là, ils eurent l’impression de partager une parcelle d’éternité. Porté par une musique solide et inventive, le chanteur se démenait comme un beau diable au milieu d’un public en délire. L’enthousiasme communicatif des filles enhardit les garçons jusqu’à leur passer un joint qu’elles acceptèrent. La fin du concert les laissa sur une montée d’adrénaline. Ils ne pouvaient se séparer comme ça, sans échanger sur le moment fabuleux auquel ils venaient d’assister. L’émotion était trop forte pour la garder en dedans pour soit tout seul. Assis sur un banc, ils passèrent une bonne partie de la nuit à disséquer le show dans ses moindres détails, à se partager la performance du chanteur, et à se ressasser ses paroles. Ensuite, ils se sont revus le plus naturellement du monde.

Isabelle a commencé à faire des chœurs avec le groupe. Si elle n’est pas suffisamment prête pour les shows en Abitibi elle ne devrait pas tarder à les accompagner. Isabelle est une fille vive et passionnée, qui s’embrase en un clin d’œil pour des hommes qui ne lui valent rien. Elle s’est même tapée le prof d’anglais, un vieux beau quinquagénaire et très marié. Lorsqu’il a rompu la relation, elle a avalé toute la boite de somnifères de sa mère. Et lorsque le fils du directeur de la banque l’a larguée, elle est restée dehors sous la pluie pour attraper une pneumonie mais trois jours plus tard elle souriait au jeune réparateur de machine à laver. Elle éprouve pour l’amour une passion sans grand discernement qui la laisse souvent pantelante et inconsolable. Vive et intelligente, Karine récupère les pots cassés comme une grande sœur attentive à sa cadette. Aquaboniste, modeste première de classe, elle s’excuse presque de ses bons résultats scolaires en affirmant qu’elle n’a pas de mérite puisqu’elle ne fait aucun effort pour apprendre.

Laconique, la nouvelle est tombée de la radio comme un boulet de canon. Elle se répand à la vitesse d’une traînée de poudre. Terrible. Stupeur. Consternation.
Le Chanteur de leur groupe préféré est mort.
Leur chanteur est mort !
Le chanteur n’a pas succombé à un accident inévitable, à une overdose imprévue. Aucun écueil du destin n’est venu le frapper, enfin pas de ceux que l’on est capable d’identifier au premier coup d’œil une maladie ou un accident. Non le Chanteur a délibérément chosi de se couper du plus précieux cadeau empoisonné qu’on lui avait offert : la vie. Hébétude. Accablement. Stupéfaction. Les mots soudain ne suivent plus les émotions. Qui, derrière la façade, savait réellement les drames intérieurs qui se bataillaient en lui ? Le chanteur s’est tué. Bang! Un coup de fusil. Pas de rémission, ni pour sa femme, ni pour ses parents et amis. Il leur faudra porter le poids du remords et des regrets. Bang ! Par sa défection, le chanteur emporte leurs rêves vers le ciel à moins que ce ne soit l’enfer. Le public, les fans en restent estomaqués, presque coupables de n’avoir su déceler la tragédie personnelle de leur idole. Tout s’écroule comme un château de cartes rendant illusoire et inutile la poursuite de tous projets. Maintenant ils voudraient que ce jour funeste n’ait jamais existé.

Sous le choc, les quatre jeunes ont du mal à réaliser la disparition de leur idole. Toutes les émotions chavirent en silence. Les paroles résonnent mais ne matérialisent pas la mort. Leurs yeux n’ont pas vérifiés. Ils refusent d’y croire, puis l’évidence se fait jour. Mentalement, ils cherchent dans les textes de l’artiste les signes avant-coureurs de la tragédie, les mots qui auraient pu les mettre sur la piste. Tout est là comme autant de bombes à retardement. Terriblement évocateur entre les lignes. Inconsciemment, ils le savaient, ils le pressentaient parce que….. Leurs fragiles espoirs dans ce monde de requins reposaient sur les frêles épaules de l’artiste dont les mots résonnent en boucle dans leur tête. Ce gars-là avait le don de traduire leur détresse sans s’apitoyer, une manière très personnelle de les encourager, de leur dire : « C’est pas si pire…». Alors ils y croyaient le temps d’une chanson, un peu plus parfois. Mais maintenant tout est fichu. Si lui baisse les bras, alors eux… La colère les submerge, puis l’empathie, la compréhension s’installent. Après tout… Il aurait pu... Il aurait juste... Peut-être... Peut-être qu’il aurait pu les attendre un peu avant de frapper l’irrémédiable.

Assommés par le drame, il leur paraît impossible voire futile d’assister à un cour quelconque. Ce serait une offense à leur chagrin que de subir un leitmotiv sur la littérature ou les mathématiques. Leur peine est trop grande. Silencieux ils errent dans la ville qu’ils trouvent soudain laide et grise. Puis sans s’être concertés sur la direction, ils finissent par aboutir devant le domicile du chanteur dont les médias ont divulgué l’adresse. Déjà présente une petite foule silencieuse se recueille devant la porte. Un nuage voile le soleil. Les larmes brillent dans les yeux. Quelques uns ont du mal à se contenir. Les pleurs d’Isabelle qui n’ont pas cessé depuis l’annonce de la triste nouvelle redoublent d’intensité. Certains déposent des fleurs ou des poèmes. Un voile de plomb s’étend sur la rue au demeurant sympathique avec ses petits commerces et sa population mélangée. Hoquetante, Isabelle veut acheter des roses. Blanches, la pureté. Et rouges, la passion. Elle n’a pas d’argent. Karine avise un dépanneur et revient avec une rose rose un peu fanée accompagnée d’une marguerite jaune serin et d’un malheureux feuillage exsangue. Ca fera l’affaire.

Puis les trois autres l’entraînent sous des cieux moins fréquentés. Malgré la dignité qui se dégage de cette veillée funèbre improvisée, ils se sentent incapable de partager leur deuil avec d’autres. Ils ont beau éprouver de la peine, la leur parait plus forte, plus puissante. Les autres ne peuvent comprendre. Leurs pas finissent par les mener jusqu’à un parc presque désert à cette heure de la matinée. Ils s’affalent lourdement autour d’une table à pique-nique. Seuls les sanglots plus espacés d’Isabelle rythment le silence qui s’installe entre eux. Karine lui caresse doucement les cheveux. Le regard de Denis se perd dans les rhododendrons et Christophe affiche sa tête des mauvais jours. Il finit par exploser dans un flot d’injures. Des questions, des questions, rien que des questions, voilà ce qu’il leur a laissé.
Tout y passe, la colère, la compassion, le chagrin, la rage, l’envie de tout casser, de tout abandonner. C’est injuste ! Pourquoi lui ? Pourquoi nous ? Génération sacrifiée sur l’autel des baby-boomers qui prennent toute la place sans céder un pouce de terrain à leur progéniture. Puis, la fureur se calme, laissant la place aux souvenirs. Ils évoquent ce concert où ils se sont parlés pour la première fois.. Christophe l’a croisé une fois dans un bar, Karine l’a aperçu dans un magasin de vêtements branchés, et Denis s’est contenté de discuter avec un musicien qui le côtoyait parfois. C’était vraiment un gars clean et correct, en accord avec les idées qu’il défendait sur scène. Lui savait exprimer leur mal de vivre, leur incapacité à se trouver une place dans cette société qui les effraie. Ils se rappellent tel show où le Chanteur avait osé porter un accoutrement bigarré et lancer un coup de gueule contre l’industrie. Il paraît que sa vie amoureuse était agitée, qu’il prenait de la drogue. Normal tout le monde prend de la drogue. Il devait être super malheureux. Et eux ? Quel avenir ? Si lui n’a pas trouvé la voie du bonheur…. Alors ! ?… Ils ne comprennent pas. Pour eux ses paroles c’était paroles d’évangile. Et il vient de les laisser tomber. C’est trop injuste ! Le jour s’enfuie doucement. Un jour maudit qui finit par tomber

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