dimanche, février 12, 2006

 

Villa Mondésir

Depuis déjà deux semaines, la canicule étouffait Québec. Les gens et les animaux se traînent, les plantes se laissent aller. Comme par un accord tacite rien ne bouge avant la tombée de la nuit qui apporte enfin un peu de fraîcheur. Un répit dans la fournaise moite du jour. Mais contrairement à la majorité de mes concitoyens, je ne me plains pas de ce chaos atmosphérique. Cette touffeur peu ordinaire me permet de distiller mon ennui sans justifier de mon inaction. Je peux enfin me vautrer dans la mélancolie et les regrets sans que la moindre culpabilité ne viennent empêcher mes pensées de tourner en rond. Et j’en profite largement pour me morfondre entre la salle de bain et le salon.

On ne peut pourtant pas dire que je sois malheureuse. Si je regarde autour de moi et que j’allume la télé, sincèrement, je ne suis pas assez idiote pour ne pas faire la part des choses entre mon petit mal de vivre et les famines, les guerres ou les pertes d’êtres chers. Mais il n’empêche, qu’à ma mesure je suis insatisfaite bien que matériellement à l’abri du besoin. C’est vrai que l’argent ne fait pas le bonheur, il donne juste le droit de s’ennuyer sans trop compter. Et je me trouve terriblement injuste d’avoir ces pensées d’enfant gâtée quand tant de gens peinent à joindre les deux bouts. Mais si je cesse, en seront ils plus heureux pour autant ?

Certains jours je n’arrive plus à rien. Je m’empêtre dans les fils de ma vie persuadée que l’horizon n’est rien d’autre qu’une gigantesque toile d’araignée à l’échelle humaine. On se retrouve englué dedans sans y avoir pris garde, incapable de se dépêtrer des remparts matériels et sociaux que l’on s’est créé, sans doute pour éviter les risques de bonheur. On se cuirasse de préjugés et de contraintes artificielles comme un petit lac à truites que l’on creuserait dans le mauvais terrain. Les années passent, il faut payer les traites de la maison, faire plus de contacts, plus d’argent, amasser plus de biens et se tenir à la pointe de toutes les nouveautés. C’est épuisant. Je ne veux plus être à la mode. Il me semble avoir eu d’autres espérances. Quand je les évoque, Charles me rabroue en m’énonçant la liste de nos possessions, une maison sur le fleuve avec un grand terrain, trois voitures, ordinateurs, télés, vacances dans le sud... Je fais le putois écrasé par un camion sur une route à grande circulation, mais les jours suivants je déprime. Le pilote automatique prend la relève pour les tâches ménagères, ne pas oublier le football des garçons, passer chercher les chemises de Charles, penser au repas de ce soir avec les horribles cousins de Charles, trouver une heure dans la journée pour ma gym, remercier les voisins pour l’invitation de mardi dernier,... Une liste à donner le tournis qui me dégonfle comme une baudruche. Alors, je m’arrête le temps d’une pause et je rêve d’une maison éloignée, sur le bord de la mer, plus loin vers le nord. Une vieille maison solitaire, solide et secrète que je n’ai jamais vu autrement qu’en imagination. Elle est mon refuge, mon apaisement dans cette course contre la montre qui ne me concerne pas, mais dans laquelle je suis enrôlée d’office. Le pire, c’est que je ne sais même pas si elle existe.

Pendant toutes ces années grises et sans relief, la seule pensée de la découvrir un jour m’a gardée la tête hors de l’eau. A première vue c’est une quête bien ordinaire pour une femme ordinaire. Mais à force de l’imaginer, elle m’est devenue familière. J’en connais les moindres recoins. C’est une des ces vieilles maisons de bardeaux de bois avec une véranda à l’avant. Nichée entre quelques conifères tenaces, elle se dresse droite et fière face au fleuve, aux éléments déchaînés de l’hiver, à la neige, aux tempêtes de printemps et d’automne, à l’air légèrement salin qui ronge jusqu’au cœur des gens. Les siècles ne font pas peur à ma maison, elle les défie. D’emblée, je m’y sens à l’aise, chez moi. Ce qui ne m’est jamais arrivé nulle part. Et malgré une quête obstinée, je n’ai jamais réussi à la dénicher.

Ce mirage s’est manifesté peu de temps après la naissance de notre cadet, lorsque Charles a commencé à rentrer tard le soir. J’étais un peu gourde, refusant de voir la réalité en face. Incapable de l’affronter, je me réfugiais dans le fantasme. Comme beaucoup de filles de cette époque, je me suis mariée de bonne heure. D’un naturel réservé malgré la libération sexuelle qui courait dans l’air, je ne participais guère à la liesse générale. Je me contentais d’amourettes un peu fleur bleue, dépassant à peine les limites permises. En arrivant au mariage on peut considérer que j’étais pour ainsi dire vierge et naïve. Ce qui n’était pas le cas de Charles mon mari, un célibataire trentenaire que sa situation ascendante dans la banque poussait à se caser, à fonder une famille comme on dit. Il avait un charme fou. Mon père avait une situation sociale établie. Sa réputation de tombeur ne m’effrayait pas. J’étais follement aveuglée par l’amour et les fariboles dont se nourrissent les jeunes filles. Pour le mariage nous avons eu le droit à tout le décorum. Une journée de rêve !

Un rêve qui se poursuivit quelques années, le temps de l’installation et de la décoration de la maison, de l’arrivée d’un fils, suivi d’un autre deux ans plus tard. De beaux moments à prendre soin de ma nichée, à satisfaire leurs moindres désirs avec un plaisir non dissimulé, à ne pas prendre garde aux jours qui s’effritent. Lorsque je me suis réveillée, au moment de l’adolescence des enfants, ils quittaient la maison en ordre dispersé comme de parfaits étrangers que je ne reconnaissais pas. Étant trop quétaines et d’un goût douteux pour Mathieu, il commença à nous snober. Il se fait offrir des séjours dans des demeures ancestrales ou des stations de ski à la mode par les parents de ses amies. Maintenant nous ne la voyons plus que très occasionnellement. Nos meubles de style ne sont pas du bon siècle et notre «standing» manque de lustre. Le pire, c’est que ses rares et brèves visites de courtoisie me conviennent parfaitement car je me sens rétrécir sous son regard dépréciateur. Quant à Joël, il ne pense qu’à s’amuser, enrichissant les marchands de gadgets électroniques et les propriétaires de discothèques. De parfaits inutiles. Charles dit toujours qu’il faut que jeunesse se passe. Il leur excuse tout. Mais je trouve qu’ils exagèrent. Dès qu’ils ont arrêté de voler dans mon portefeuille, j’ai préféré ignorer comment ils se procuraient leur argent. C’est lâche, je sais. N’ayant jamais travaillé ni l’un ni l’autre, et disposant de goûts onéreux, il est évident que l’allocation que leur dispense Charles pour leurs soi-disant études ne doit certes pas suffire à leurs dépenses. Cela m’est égal. Ces êtres froids et insensibles qui daignent me gratifier parfois d’un baiser évasif sont pourtant sortis de mon ventre. Je les ai nourris de mon lait, veillés, soignés, dorlotés, aimés de tout mon cœur. A force de me demander comment nous en étions arrivés là, je me suis offert un bel ulcère et une solide déprime.

Notre entourage conseilla alors à Charles de m’encourager à m’occuper en me tournant vers l’artisanat ou le bénévolat. Des cours de poterie ou quelques heures dans un restaurant populaire me ferait le plus grand bien selon l’avis général. Chacun y allait de son couplet sur le blues de la quarantaine, le vide occasionné par le départ des enfants d’où la nécessité de trouver un dérivatif. Je n’ai pas osé leur dire que ce départ me soulageait d’une certaine manière. Une mère ne doit pas dire et encore moins émettre d’aussi misérables pensées. Je n’en ai même plus honte mais, encore sensible au qu’en-dira-t’on, je les garde pour moi. Sans pour autant les mépriser, je n’ai rien à apporter aux déshérités de tous poils. Aussi pour faire plaisir à la famille et qu’ainsi ils me lâchent un peu, je me suis initiée à l’aquarelle. C’est moins salissant que la peinture à l’huile. Je suis loin d’être bonne, mais cela me donne au moins le prétexte de pouvoir partir avec mon matériel pendant de longues heures que j’emploie le plus souvent à marcher sans but. Je ne ramène guère de peintures à montrer mais ni Charles, ni les enfants ne manifestent jamais le moindre intérêt, ni ne me questionne sur mes œuvres. Cette occupation semble satisfaire tout le monde

Ils n’ont rien compris mais je ne leur en veux pas. Il y a longtemps que j’en ai pris mon parti, que j’ai digéré mon échec de mère et mon amertume de femme. J’aurais pu comme certaines connaissances tomber dans l’alcool ou les médicaments. Mais malgré ma tendance à rêver les paradis artificiels ne m’ont jamais attirée. Car je n’ai pas la prétention d’être la seule dans mon cas. J’en vois combien autour de moi, malheureuses, meurtries, rancunières ou acariâtre, parce qu’elles ont la sale impression de s’être fait avoir par la vie, d’avoir manqué une explication ou un virage et de se retrouver sur la voie de service malgré tous les signes extérieurs d’une éclatante réussite.

La première fois que j’ai découvert du rouge à lèvres sur le col d’une chemise de Charles, j’ai passé la nuit à pleurer. Il était parti en congrès à Montréal. Au matin, je ne savais toujours pas quelle attitude adopter. C’est par hésitation que je me suis tue. Après, c’est une question d’habitude. Curieusement lorsque j’ai appris qu’il avait couché avec une de mes copines, je n’ai ressenti qu’indifférence et dédain. Je n’ai revu ma copine que par obligation sociale. Pourquoi suis-je restée avec Charles? La facilité, la crainte de l’inconnu, le confort de l’insatisfaction dorée ? Que sais-je ? Un peu de tout cela à la fois. Certains matins lorsque je me regarde dans la glace je me trouve quelconque, assez médiocre. Charles et moi ne sommes plus que deux étrangers rattachés par des conventions. Nous n’avons strictement rien à nous dire et continuons sans réelle conviction. Je me suis longtemps demandé pourquoi Charles ne m’avait pas quitté pour une fille plus jeune plus avenante comme font bon nombre de ses congénères ? Finalement, je suis arrivée à la conclusion qu’il se sentait parfaitement à l’aise dans cette situation. La façade est sauve. J’assure l’intendance sans l’emmerder et cela lui permet de vivre son existence de célibataire sans risque de s’engager. Et dire qu’il s’imagine encore que je n’ai rien remarqué. Je devrais pourtant lui dire d’éviter de m’offrir le même parfum que sa secrétaire.

Ce matin-là, je me suis levée aux aurores pour apprécier la fraîcheur du matin avant que la fournaise ne plombe l’air. Tout en sirotant mon café je m’émerveille encore de voir le soleil levant miroiter sur le fleuve. Une légère brise caresse mon visage. Une irrésistible envie de fraîcheur. Un mot sur la table pour prévenir mes hommes. Charles s’est habituée – si jamais il les remarque- à mes disparitions soudaines prétextes à des inspirations picturales. En remontant vers Charlevoix, je pense qu’il y ferait sans doute plus frais qu’à Québec.

N’ayant pas envie de rouler trop longtemps, je laisse ma voiture sur une halte routière que je connais bien, puis je m’enfonce dans le sentier côtier qui borde le fleuve en surplomb. Malgré l’heure matinale, la chaleur monte déjà, collante et humide, me faisant regretter de ne pas avoir emmené avec moi plus d’eau potable. Je ne rebrousse pas chemin pour autant, je me rationnerai. Très vite je me laisse porter par le rythme de la marche, vidant mon esprit de toute préoccupation, admirant le magnifique paysage qui m’entoure. En contrebas les vagues émeraude s’écrasent avec fracas sur les rochers dans un bouillonnement d’écume. Fascinée, je m’arrête un moment aspirée par la violence de la masse liquide. Puis mes pas me conduisent alors sur un sentier inconnu qui m’intrigue. Habituée à errer dans la région, je me vante d’en avoir parcouru tous les chemins. Hors celui-ci m’est totalement inconnu. Les buissons griffent mes jambes nues mais je poursuis, de plus en plus acharnée à voir où il mène. Je finis par arriver à un éboulis de rochers que je contourne pour me retrouver face de cette maison qui m’obsède depuis tellement d’années. Je me frotte les yeux, je me pince, puis je m’approche les jambes flageolantes, le cœur battant à tout rompre.

C’est elle, vraiment elle, pareil à mon souvenir. Pas d’erreur. Une émotion aussi intense que si j’avais découvert un trésor me submerge.. Jusqu’à ce jour, cet endroit n’existait que dans mon cerveau fatigué, apparaissant pour me soulager, et puis la voilà devant mes yeux, bien réelle.

Des planches clouées barricadent les fenêtres et la porte est bien fermée à clef. Impossible de pénétrer à l’intérieur. Encore soucieuse du bien d’autrui malgré l’intensité de mon désir, je ravale ma frustration, et assise face à la porte que je n’ose forcer, je dresse un plan de bataille. Dès demain matin, je me précipite au cadastre pour savoir à qui elle appartient, puis je fais une offre au propriétaire. Je donnerais n’importe quoi pour la posséder, pouvoir caresser les vieux murs de pierre à loisir, me baigner dans sa douce quiétude comme dans un ventre et me sentir enfin arrivé quelque part bien que ce soit au milieu de nulle part. Alors que la plupart de mes contemporains se complaisent dans ce que j’appellerai un village-vacances à l’année – rues tracées au cordeau, sécurité renforcée, interdictions multipliées et détente organisée sur commande d’un GO faussement débonnaire, ski en hiver, saucettes en été - je n’aspire qu’au silence et à la tranquillité. Mon âme pour ce rêve qui m’a soutenu toutes ces années sans faiblir et sans prendre de rides. Cette trouvaille me donne une force nouvelle. A ma grande surprise, je pourrai même envisager d’y vivre seule, laissant Charles à ses maîtresses, et mes fils à leur veulerie. Une pointe d’amertume étreint mon estomac. C’est quand même triste de ne pas avoir de meilleur jugement de sa progéniture. Je n’y peux rien. A l’adolescence nous nous sommes détachés les uns des autres et je ne comprends plus les hommes qu’ils sont en train de devenir. Peut-être est-ce de ma faute ? Je les ai trop couvés dans l’enfance, ou trop exigé d’eux, ou pas assez. Je n’aime pas mes fils et je m’en veux terriblement. De toutes mes forces je voudrais retrouver pour eux cet amour que j’éprouvais lorsqu’ils étaient enfants. Mais je n’y arrive pas.

Vaincue par la chaleur et l’émotion, je m’installe à l’ombre d’un bosquet d’épinettes face au fleuve. Mes sandwichs ont bien meilleur goût et l’eau me semble un nectar. Mes yeux se ferment et je m’endors au chant d’un oiseau que je ne reconnais pas. A mon réveil, il fait à peine moins jour mais les ombres s’allongent et j’ai une bonne heure de marche avant de retrouver ma voiture. A regret, je laisse cet endroit en me jurant bien que c’est la dernière fois.

A mon arrivée à la villa, les hommes affamés trépignent d’impatience devant le réfrigérateur. Ils me laissent à peine le temps de parler. Peu enclin à attendre que je me mette aux fourneaux, Charles décide de nous emmener dans un de ces restaurants bondés du Vieux Québec. Heureusement, il reste de la place en terrasse. Plus concerné par les fesses pommelées de la serveuse qu’il ne quitte pas des yeux que par mes élucubrations, il m’encourage avec mollesse à poursuivre mes démarches. Les garçons s’en fichent éperdument et ricanent entre eux.



Le lendemain matin, dès l’ouverture des bureaux, je me précipite sur les registres des services de l’urbanisme. Aucune trace de cette baraque nulle part. J’insiste, demande d’autres registres à l’employée éberluée qui commencent à me prendre pour une dingue. J’abandonne avant qu’elle n’appelle la police ou l’hopital psychiatrique. En désespoir de cause, je décide de retourner vérifier si elle se trouve vraiment à la même place ou si j’ai rêvé. Contrairement à mon habitude, je conduis avec nervosité, multipliant les saccades et les virages trop serrés. Je ne suis pas folle. Cette maison existe ! Je l’ai vue ! Je l’ai touchée et je me suis même assise sur le perron. Après avoir stationné ma voiture, je retrouve le sentier de la veille sans difficulté comme s’il avait toujours été là alors que hier encore j’en ignorais l’existence. Curieux tout de même. Mitigé, lourd et humide le temps hésite entre nuages et soleil. Il faudrait bien que l’orage finisse par éclater pour nous libérer de cette chaleur excessive. Pressée d’arriver, je me prends les pied plusieurs fois dans des branches. Je transpire à grosses gouttes mais j’ai tellement peur que la maison ne disparaisse avant mon arrivée que j’accélère le pas.

La maison est bien là ! Intacte. Elle me nargue.
Soudain d’énormes nuages noirs barrent l’horizon. De grosses gouttes de pluie chaude commencent à tomber. Nulle part ou me réfugier. En désespoir de cause, je fais le tour de la maison que je sais fermée. Aucune galerie extérieure ni auvent qui aurait pu m’abriter. Le rythme de la pluie augmente. Je fais à nouveau le tour du propriétaire et finis par remarquer un volet qui menace de se décoller. C’est drôle je ne l’avais pas vu à ma première inspection mais je ne m’attarde pas trop sur ce détail. Rassemblant mes forces je tire sur la planchette de bois, qui finie par céder et m’expédie les quatre fers en l’air sur le sol déjà humide. Défaire les autres planches n’est plus qu’un jeu d’enfant. Je réussis à me faufiler par la fenêtre juste avant d’être complètement transie jusqu’aux os.

Quelques meubles à l’intérieur, un buffet rustique fleurant bon l’encaustique, une table, quatre chaises et un fauteuil devant une cheminée bien garnie qui n’attend plus qu’une allumette. Je la trouve sur le manteau dans une petite boite en cuivre poli. Le feu prend tout de suite. Heureusement car dans mes vêtements trempés je grelotte. La chambrette se trouve derrière la porte de droite et celle de gauche mène au cellier. Incroyable ! J’hallucine de l’exacte concordance de mes souvenirs de cette bâtisse. Comment cela se peut-il que je connaisse aussi parfaitement cette maison que je n’ai jamais vue auparavant sinon en rêve ?

Dehors la tempête fait rage. En un rien de temps la pluie se met à déferler en trombes d’eau. Les éclairs zèbrent le ciel. Le vent hurle. La construction résiste aux éléments déchaînés, mais elle craque de partout. Un malaise me gagne. Pour la première fois je pense à ceux que j’ai laissés. Mes hommes ont du rentrer le ventre affamé et trouver la maison vide. Cette pensée me fait sourire. Cela va leur faire du bien. J’espère qu’ils comprendront en voyant ce temps de chien que je suis coincée quelque part. Ca n’a pas l’air de vouloir s’arranger. Enverront-ils du secours à ma recherche? Ils ne savent pas où je suis. Je suis idiote d’envisager le pire scenario. Cet orage va se calmer et je reprendrai ma route. Peut-être n’auront-ils même pas le temps de s’inquiéter ?

A part du mobilier, la maison ne contient ni linge, ni vaisselle. Tous les placards sont vides. Etonnant. Et puis non. Si cette maison est inhabitée depuis longtemps cela ne sert à rien de laisser des objets qui risquent de s’abîmer. Le feu brûle et commence à sécher mes vêtements. Je m’installe dans la chaise berçante et je finis par m’endormir.

Un froid terrible me réveille, transperçant mon corps de part en part. Le foyer est complètement froid. Il fait nuit noire. A tâtons, je cherche les allumettes que je trouve sans trop de difficultés. Un bougeoir se trouve à coté. Le tas de bois qu’il me semblait avoir aperçu n’est plus là. Je fais le tour des pièces à la recherche d’un peu de bois. Sans succès. Je jette un œil à l’extérieur pour me rendre compte que la situation a empiré. Quelle heure peut-il bien être ? L’angoisse me transperce de la tête au pied. Je viens d’entrer de plein fouet dans mon cauchemar

Engourdie, frigorifiée par la température qui ne cesse de baisser, je ne vois pas d’autre solution que de mettre une chaise à brûler. J’expliquerais au propriétaire mon horrible situation qu’il comprendra certainement. Mais le bois mince et ouvragé ne dure guère plus qu’un feu de paille. Paniquée à l’idée de mourir de froid, j’en rajoute une, puis une autre, et puis je m’attaque à la table, au buffet. Jusqu’aux montants du lit. Tout le mobilier y passe sans que je réussisse à me réchauffer. On dirait que mon sang gèle à mesure dans mes veines. La pluie tombe toujours avec autant de force. L’apocalypse se déchaîne. L’éternité m’effraie. Je pense à mes enfants, mon mari. Ils vont s’inquiéter. Vont-ils s’inquiéter? Vont-ils me pleurer? Mon sang se glace. Le rêve se transforme en cauchemar. Je n’ai jamais eu aussi froid de ma vie. Cette maison est sinistre. Je veux sortir, rentrer chez moi. Je grelotte. La maison me fait peur. Ce n’est pas possible, c’est mon rêve, le rêve de toute ma vie. Un rêve ne peut pas vous faire de mal.

Soudain il me semble que la pièce a rétréci. Je ne suis plus qu’une petite chose apeurée. L’angoisse me gagne, laissant place à la panique. Les murs bougent. Ils se resserrent. Non! Je vais me réveiller. Ce n’est pas possible. Ils se rapprochent dangereusement. Paralysée, je suis incapable de me lever et de m’enfuir à toutes jambes loin de cette horreur. Et puis pour aller où ? Je suis prisonnière de ces murs, de ce carcan qui m’étouffe. De l’air. La bougie va s’éteindre. Les murs vont m’écraser. La flamme diminue. Au secours! Non, non! Non…..Un rêve ne peut pas vous tuer. Non!!! ! ! ! ……

Mon corps était complètement disloqué lorsqu’ils l’ont retrouvé sur les rochers en contrebas dans le trou du diable. Charles a eu du mal à me reconnaître. Les enquêteurs qui ont conclu rapidement à une mort accidentelle. Peut-être un suicide. Nulle mention de la maison. Comme si elle n’existait pas. Moi, je sais qu’elle existe, je l’ai vue.





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