mardi, janvier 17, 2006

 

ON NE PEUT JAMAIS RIEN GARDER PROPRE


La petite jette son regard dans la ruelle crasseuse où il n’y a rien à voir. Que des papiers sales, serviettes hygiéniques et condoms usagés, des carcasses de meubles défoncés, quelques seringues égarées, et les lézardes des murs lépreux qui s’effritent sous les coups de butoir des saisons.
Tombée pendant la nuit, la neige fraîche n’entretiendra pas longtemps l’illusion virginale qui recouvre les coups du sort, les vicissitudes et déconvenues en tous genres. La petite sait que les détritus sont là, préservés de la putréfaction par l’hiver. Le temps ne change rien à l’affaire, le printemps ravivera le processus de décomposition. Pas dupe, elle ne se laisse pas entraîner dans le jeu des apparences. Bien trop occupé à composer avec la réalité, aucun membre de sa famille n’a jamais pris le temps de lui conter des histoires.
L’enfance ? Elle ne s’en souvient pas
Un jour glacial et ensoleillé se lève sur l’Est de Montréal. La petite regarde par la fenêtre sans voir, parce qu’elle n’a rien d’autre à faire en attendant l’heure de l’école. Elle n’est pas là, ni ailleurs, car ailleurs, c’est déjà quelque part et elle ne veut aller nulle part. Ses
bottes trouées lui donnent l’impression de marcher sur du feu.

Dans la cuisine sale et encombrée, l’homme frissonne. Un long frisson d’ivrogne en manque qui finit en un haut-le-cœur bilieux. Les coudes appuyés sur la table, il secoue la tête comme si ce traitement radical pouvait remettre en place les cases manquantes de son cerveau. En désespoir de cause, noyé de vapeurs liquoreuses, il l’enserre de ses mains de crainte qu’elle ne lui échappe. Comme s’il ne peinait pas suffisamment à ramasser tous les morceaux de son cœur, il ne manquerait plus que la tête lui fasse défaut.
D’une propreté douteuse la pièce exhale une tenace odeur poivrée de fermentation qui émane des caisses de bière vides abandonnées près du frigo. Quelques sacs poubelles oubliés doivent bien traîner dans un coin. La plaque de cuisson aurait bien besoin de faire jouer l’huile de bras pour retrouver un semblant de blancheur, mais ni le vieux ni la petite ne sont très forts sur le ménage, pas plus que sur la cuisine.
Quand ils ne mangent pas un spécial hamburger-frites-liqueurs au restaurant du coin, ils se contentent de déchirer l’enveloppe d’un Kraft-
diner, d’y ajouter de l’eau et de regarder la sauce et les pâtes s’épaissir. L’homme tourne ses yeux vitreux vers la fenêtre. Il les plisse sous l’assaut brutal d’un éclat de soleil et renonce à s’évader.
Difficile de lui donner un âge, l’existence s’est chargée de lui blanchir les cheveux prématurément et de creuser son visage de
profonds sillons. Il s’est aidé en veilles matinales, en petites misères à joindre les deux bouts, et en embouteillant son organisme d’un trop plein de toxines. Comme pour en rajouter, sa propension à louper ses entreprises dépasse la moyenne nationale. Tout ce qu’il entreprend, rate. Jamais de sa faute. La loi de Murphy, la malchance, la mouise, le karma. Quel que soit le nom qu’il donne à sa déveine, certains jours, il ne peut s’empêcher de penser qu’une coalition de forces du mal s’est jurée d’avoir sa peau. Il suffit qu’il lève le petit doigt pour déclencher une catastrophe. Par un fait exprès, il rencontre toujours la mauvaise personne au mauvais moment.
Pas encore trop décrépi, il pourrait travailler, mais sa haute opinion de lui-même ne se suffit pas des petits boulots auxquels il peut prétendre. Persuadé qu’un jour il trouvera le filon qui lui permettra de finir ses
jours les doigts de pieds en éventail, il se contente d’attendre sa bonne fortune en écumant bars et tavernes. Plutôt que de crever à petit feu à l’ouvrage, il brûle la chandelle par les deux bouts.
L’homme hausse les épaules tout en émettant un grognement qui se voudrait désabusé, mais son regard bute sur un carré pale sur le
mur. C’est fou ce qu’un détail aussi anodin peut déclencher. L’année écoulée n’a pas rattrapé la marque du cadre, rendant plus criante une absence qu’il aurait souhaité délivrance. Bien qu’il ait déchiré toutes ses photos, elle réapparaît sans cesse au détour d’un couloir, alanguie sur le lit, le narguant dans ses robes trop ajustées, son maquillage outrancier qui accentue les crevasses dues au temps plutôt que de les effacer. Garce de bonne femme !
Elle a beau faire, sa jeunesse en perdition ne reviendra pas dans les bras de cet arrogant musicien de club. Les années ne se comptent pas à l’envers. Ses seins s’affaissent et ses chairs ramollissent. Son déclin s’annonce, inévitable.
Pauvre femelle !
A son grand étonnement, il la plaindrait presque. Malgré ce qu’elle lui a fait…La vieillesse est terrible pour une femme. Quand son gigolo s’en sera lassé et qu’il aura craqué toutes ses économies, il la foutra à la porte et elle n’aura d’autre choix que de revenir la tête entre les jambes, abattue, plus vieille encore.
Malgré le manque d’alcool, cette évocation lui redonne un regain d’énergie suffisant pour redresser la tête comme il sied à son état de vertébré. La colère le submerge, l’emporte dans ses anneaux houleux. Car ce jour-là, dont il rêve toutes les nuits, il lui foutra la raclée de sa vie, jusqu’à la laisser sur le carreau.
Salope, tu ne l’emporteras pas en paradis ! Son poing qui s’abat lourdement sur la table faisant sursauter la petite dans sa chambre.

Ce n’est pas un mauvais bougre, mais il a mal, si mal, qu’il voudrait que cette femme souffre autant que lui parce qu’il ne sait pas quoi faire de sa douleur. Pire que lui, au centuple. Croyant y puiser un apaisement passager, il hésite entre la découper en morceau avec un couteau qui ne coupe pas, ou lui arracher son cœur de pierre à mains nues. Mais il est trop lâche. Ce n’est pas le
respect de la vie qui l’empêche de passer à l’acte, mais sa couardise, son inaptitude à se tenir debout pour regarder la vie en face. Il ressemble à ces petits chiens craintifs qui jappent et finissent par vous croquer un mollet quand vous avez le dos tourné. Une sournoiserie édifiée sur des générations d’assistés et de petits combinards sans envergure, juste capable de survivre de gloriole, pourvus qu’ils aient de l’alcool et de la dope pour jouer les fiers-à-bras.
La langue du vieux claque difficilement dans son palais desséché. L’amertume et la soif des lendemains de veille. Ses entrailles exhalent une puanteur hépatique. Les brumes liquoreuses commencent à se dissiper laissant place au manque. Il boirait bien une bière pour se remettre d’aplomb. Le soleil brille en traître, il doit faire froid dehors.
L’heure matinale préserve la neige des souillures pour un répit d’une durée incertaine. Bientôt, des godillots, des croquenots, des bottes de toutes sortes martèleront sa virginité de pas lourds et obscènes. On ne peut rien garder de propre longtemps dans ce putain de monde.

La petite laisse filer le temps par les carreaux gelés. Elle a onze ans, des bouts de seins qui pointent, d’interminables jambes. Plus une enfant, pas tout à fait une femme, elle est de ces fillettes que l’âge adulte rattrape avant d’avoir grandi. Solitaire, elle ne s’intéresse pas
plus aux filles qu’aux garçons. Elle a peu d’amis et sort peu. On ne sait jamais trop ce qu’elle pense. Si son père rentre soûl et qu’il se met à hurler, la petite se referme comme une huître avec les bras en coquille au-dessus de la tête. Lorsqu’il frappe, elle ne lâche pas un cri. Son visage reste fermé à double tour. La petite est sage, ne boit pas, ne fume pas, ne sort pas, ne baise pas. Tout le contraire de sa mère. On dirait qu’elle n’a pas envie de faire de bêtises. Garce de vieille !

Emmitouflés jusqu’aux oreilles, les passants commencent à émerger de leurs abris. Surplombés par les rayons goguenards de l’astre solaire, ils courbent l’échine sous les assauts du vent du nord. Tels de mauvais danseurs, ils ratent parfois leur pas de deux et s’étalent sur le trottoir. Rien qu’à les voir évoluer le vieux grelotte. Pourtant l’envie d’une bière fraîche se fait de plus en plus pressante, urgente.
Juste avant l’aube, d’un trait, il a épuisé ses dernières réserves, sonnant du même coup le signal de la retraite. Maintenant il sèche.

La petite est songeuse comme toujours. Elle ne rit pas niaisement comme les filles de son âge. Elle se moque de la mode et ignore le maquillage. Elle ne reste pas pendue des heures au téléphone et n’écoute jamais la radio. Une présence féminine lui a manqué, c’est certain. De la faute de l’autre salope, toujours à allumer, à aguicher les hommes au lieu d’élever convenablement sa fille, de lui montrer ce qu’une fille doit savoir. Lui, un homme, il ne sait pas quoi dire aux filles. Ni quoi faire. Quand par hasard, elle accepte de venir à la taverne avec lui, elle perturbe toute la soirée avec sa gueule d’enterrement. On se demande parfois pour qui elle se prend. Elle n’est pas insolente, juste distante.

Quand le vieux ne racle pas la mousse avec ses moustaches, il bricole à droite à gauche, garçon de courses en tous genres. La discrétion étant
mère de la sûreté, il ferme les yeux sur le contenu de ce qu’il transporte. N’empêche qu’il serait temps que le chèque du gouvernement arrive. Mentalement, il fait les comptes. Le terme du loyer se profile à l’horizon. La petite a besoin de bottes d’hiver neuves. Le dépanneur louche sur l’ardoise qui s’allonge. Une angoisse de lendemains qui déchantent, un éclair de lucidité, lui tenaille soudain l’estomac. Pas brillant, mais au moins lui et la petite s’en tirent. Au fait, elle pourrait bien remuer ses fesses et aller lui chercher une bière avant de partir pour l’école.

D’ailleurs, en parlant de cul, c’est vrai qu’il est beau le sien. Pommé, joufflu. Tout juste ferme. Appétissant. Elle doit commencer à exciter les hommes. Comme sa salope de mère. Certain que la bonne femme est partie à cause de la gamine. Une fille de cet âge, gironde en plus, elle lui rajoute des rides. L’homme réalise que sa femme n’a jamais regardé sa fille comme une enfant sinon comme une concurrente, maudissant l’accélération des années. Un matin, elle s’est levée avec la peur d’être déjà trop vieille. Elle a levé son musicien dans la soirée et déserté le lendemain. Bon débarras. Le vieux a défoncé la cuisine.
La petite s’est cachée dans un coin. Quand tout a été cassé, il s’est ouvert une bière. Puis il est parti à la taverne. La petite a rangé les débris.

Le vieux aboie après la petite. Une lueur de crainte traverse la longue mèche. Le vieux n’a rien vu. Il se lève à moitié pour chercher du change dans sa poche de pantalon. Avec sa barbe pas faite et ses yeux vitreux il a l’air d’un hérisson qui perd ses piquants. Il trouve enfin. La petite tend une main tendre comme de la poitrine de poulet que les paluches crasseuses retiennent plus que nécessaire. C’est chaud et fragile. Elle tire doucement mais fermement pour se réapproprier son seul bien. Le vieux salit tout ce qu’il touche.

En claquant la porte elle l’entend crier, royal : “Tu te prendras un lunch pour ce midi avec ce qu’il reste. ”. Elle ne prend pas la peine de lui répondre. Après la bière, il lui restera tout juste de quoi s’offrir
une barre de chocolat. Elle dévale l’escalier quatre à quatre, dépasse le pallier des Tremblay-Gagnon sans souffler. A l’étage du dessous, le bébé souvent délaissé pleure sa mère qui fait le trottoir du coté de la rue Ontario. Le prix d’une gardienne, c’est une dose de moins.

La petite débouche sur la rue verglacée, en plus d’être enneigée. L’air glacial prend d’assaut le blouson trop mince et les bottes trouées. Le soleil se moque d’elle à pétiller de tous ses feux sans parvenir à réchauffer l’atmosphère. Maudit alcool. Si le vieux ne boit pas tout le chèque de BS, elle pourra acheter des bottes neuves. L’autre, sa mère, plongée dans ses pots de crème, obsédée à courir après l’éternelle jeunesse ne pensait guère plus à lui acheter de bonnes bottes.

Joli portrait de famille ! Tous des paumés. La petite ne veut pas leur ressembler, elle veut s’en sortir avec des moyens différents. Pas avec des chimères et des mirages qui n’apparaissent jamais. Les princes charmants, les producteurs, les caïds, l’argent facile, n’existent que dans les romans-photos. La petite a d’autres ambitions. Elle veut vivre une vraie vie qu’elle bâtira en travaillant bien à l’école. Plus tard, elle aura une bonne situation, un condo confortable, de beaux vêtements et elle ne remettra plus jamais les pieds dans l’Est de la ville. Fuguer ? A quoi bon ? Où aller à 11 ans ? Se faire reprendre, atterrir en Centre d’accueil ? Les fugueuses de son école se retrouvent sur le trottoir ou en appartement avec un mec.

Très peu pour elle. Au moins, chez son père elle a sa chambre pour faire ses devoirs, et puis il n’est pas là très souvent. Elle sortira de ce bourbier. En attendant, elle est heureuse de trouver la chaleur du dépanneur qui ne peut s’empêcher de la prendre en pitié.

A travers la fenêtre, l’homme regarde la petite traverser la rue. C’est vrai qu’elle est jolie, sa fille. Belle sans artifice, pas comme sa poufiasse de
mère. Il devrait la gâter un peu plus. Avec le prochain chèque du gouvernement, il doit absolument lui acheter des bottes. Après tout, elle est sa seule famille, sa seule tendresse, son enfant. Son enfant, la chair de sa chair. Il en pleurerait. Il pleure. De grosses larmes rondes et chaudes d’enfant lui brûlent ses yeux avant de rouler sur ses joues, inondant sa barbe pas faite. Quelle sordide existence a t’il donnée à cette fillette ? Hein ! Une putain de mère. Maman. Ca ! Une maman, elle ne l’a jamais été. Pas plus que sa propre mère qui n’avait jamais le temps pour un câlin.

L’alcool, la misère. C’est tout ce qu’il est capable de lui donner. Le vieux s’effondre sur la table. Si les événements s’étaient déroulés différemment, si on lui avait donné sa chance, s’il avait su... Avec des si, on refait le monde. Le vieux pleure à chaudes larmes. Il se sent minable.

La petite ressort du dépanneur avec la bière et un sandwich dont le chinois lui a fait cadeau sous prétexte qu’ils sont d’hier.

L’évocation du jus de houblon chatouille les papilles du vieux. Il essuie ses yeux et son nez avec sa manche de chemise. Un homme ne pleure pas.

Il guette le pas de la petite dans l’escalier. Sitôt qu’elle a franchi le seuil de la porte, il tend sa main avide vers la bouteille qu’il descend d’un trait, furieux contre lui-même de s’être laissé aller à l’émotivité. Pour un peu, il engueulerait l’enfant. C’est la seule qu’il a sous la main pour passer ses frustrations. Lui, il est un homme, un vrai, avec des couilles et une grosse bite. Pour s’en assurer, il se touche les parties. Satisfait, il ouvre une autre bouteille. La deuxième bière achève de le remettre sur les rails. C’est lui le chef, l’homme, L’HOMME de la famille. Cette petite n’est qu’un monstre d’égoïsme. Elle ne lui sourit jamais, ne lui dit pas une parole gentille. Elle travaille bien à l’école, mais il lui paye tout. Y en a marre à la fin. Pour qui elle se prend ? Je suis son père. JE SUIS SON PERE ! Madame a des grands airs. eh bien on va voir !




La bave aux lèvres, le vieux se précipite dans la chambre de la petite. La porte disparaît dans le mur. La petite rentre dans son huître. Elle se fait petite, si petite, petite. Elle se croyait tranquille, elle changeait de vêtements. Les longues jambes. L’air grave. Les petits seins qui pointent sous le tee-shirt trop large. L’air hébété. L’air choqué. L’air absent. Les grands airs. Je suis son père. La salope. Elle me provoque. Elle mérite une leçon. Petite garce. Sale engeance de femelle.

Le vieux a baissé son pantalon sans la regarder dans les yeux. Soudain elle n’existait plus en tant qu’être humain. Ce n’était plus sa fille, mais
un objet, une poupée de chiffons, une chose pour assouvir tout le mal qui le brûle en dedans.

Il a retourné la petite et elle a eu mal. Si mal. Une douleur sans nom. Il ne voulait pas voir son regard.
Le sang a coulé, pas les larmes.
La petite n’a pas dit un mot.
Le vieux a descendu une autre bière en pleurant.




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