mardi, février 28, 2006

 

LES CHAMBRES DE MOTEL



Des chambres banales qui s’effrangent
Jusqu’à la couleur qui doute
Des robinets qui gouttent à gouttent
Comme les prénoms qui se mélangent
Quand la poussière colle au mur
S’incruste aux mêmes écorchures
Y’en a toujours au bord des routes
Qui ont partout le même décor

Existences banales qui s’effrangent
Pour une nuit en suspension
Que l’on voudrait sans intention
Petites affaires de vie qu’on range
Comme le pantalon dans le pli
Ou en vrac étalées sur le lit
Y’en a toujours au bord des routes
Qui ont partout le même décor

La bible d’un coté
De l’autre un film de cul

Femmes au comptoir sans alibi
Prêtes à tout pour passer la nuit
Sueurs de travailleurs harassés
Pressés de s’étendre après souper
Quand la mémoire se joue des tours
Banalité va faire un tour
Y’en a toujours au bord des routes
Qui ont partout le même décor

Les chambres banales qui s’effrangent
En débris de vie qui s’égouttent
S’éffritent sur le bord des doutes
Ici, au milieu de nulle part
Toujours quelqu’un sur le départ
Y’en a toujours au bord des routes
Qui ont partout le même décor
La bible d’un coté
De l’autre un film de cul

vendredi, février 24, 2006

 

Nouvelles de Saisons: Noel Blanc

Nouvelles de Saisons: Noel Blanc

mardi, février 21, 2006

 

La Ronde du Papillon


Il m'arrive d'écrire quelques textes de chansons. En voici un :
La Ronde du Papillon
La ville enfile son manteau de nuit
C’est l’heure où les chats virent au gris
Où les papillons volent leur frisson
Chassés dehors par leur solitude

Papillon brûle ses frissons,
Copain du comptoir, verres sans fond,
Folles histoires, poupées de chiffon
Papillon touche au dernier frisson.

La fille en noir, les yeux du hasard
Cherche sans vouloir l’amant du soir
Papillon a soif de frissons
Chambre froide pour étreintes rapides
Qui n’arrivent pas à combler le vide.

Papillon compte ses frissons
L’homme du comptoir, désirs sans fond,
La foire aux fantasmes, poupées de chiffon,
Papillon de nuit masque ses frissons.

L’enfance du matin, volée par l’nuages,
Efface les ravages, d’autres mirages,
Papillon n’est plus qu’un frisson.
Les lambeaux de nuit emporte sa raison
Amertume coulée dans l’béton.

Papillon n’a plus de frisson,
Seule, le jour gris, se terre pour se taire.
Quand la lumière meure sous le réverbère,
Papillon virevolte en un frisson.

vendredi, février 17, 2006

 

Neige et brouillard


Ah! Que la neige a niegé!!!!

dimanche, février 12, 2006

 

Villa Mondésir

Depuis déjà deux semaines, la canicule étouffait Québec. Les gens et les animaux se traînent, les plantes se laissent aller. Comme par un accord tacite rien ne bouge avant la tombée de la nuit qui apporte enfin un peu de fraîcheur. Un répit dans la fournaise moite du jour. Mais contrairement à la majorité de mes concitoyens, je ne me plains pas de ce chaos atmosphérique. Cette touffeur peu ordinaire me permet de distiller mon ennui sans justifier de mon inaction. Je peux enfin me vautrer dans la mélancolie et les regrets sans que la moindre culpabilité ne viennent empêcher mes pensées de tourner en rond. Et j’en profite largement pour me morfondre entre la salle de bain et le salon.

On ne peut pourtant pas dire que je sois malheureuse. Si je regarde autour de moi et que j’allume la télé, sincèrement, je ne suis pas assez idiote pour ne pas faire la part des choses entre mon petit mal de vivre et les famines, les guerres ou les pertes d’êtres chers. Mais il n’empêche, qu’à ma mesure je suis insatisfaite bien que matériellement à l’abri du besoin. C’est vrai que l’argent ne fait pas le bonheur, il donne juste le droit de s’ennuyer sans trop compter. Et je me trouve terriblement injuste d’avoir ces pensées d’enfant gâtée quand tant de gens peinent à joindre les deux bouts. Mais si je cesse, en seront ils plus heureux pour autant ?

Certains jours je n’arrive plus à rien. Je m’empêtre dans les fils de ma vie persuadée que l’horizon n’est rien d’autre qu’une gigantesque toile d’araignée à l’échelle humaine. On se retrouve englué dedans sans y avoir pris garde, incapable de se dépêtrer des remparts matériels et sociaux que l’on s’est créé, sans doute pour éviter les risques de bonheur. On se cuirasse de préjugés et de contraintes artificielles comme un petit lac à truites que l’on creuserait dans le mauvais terrain. Les années passent, il faut payer les traites de la maison, faire plus de contacts, plus d’argent, amasser plus de biens et se tenir à la pointe de toutes les nouveautés. C’est épuisant. Je ne veux plus être à la mode. Il me semble avoir eu d’autres espérances. Quand je les évoque, Charles me rabroue en m’énonçant la liste de nos possessions, une maison sur le fleuve avec un grand terrain, trois voitures, ordinateurs, télés, vacances dans le sud... Je fais le putois écrasé par un camion sur une route à grande circulation, mais les jours suivants je déprime. Le pilote automatique prend la relève pour les tâches ménagères, ne pas oublier le football des garçons, passer chercher les chemises de Charles, penser au repas de ce soir avec les horribles cousins de Charles, trouver une heure dans la journée pour ma gym, remercier les voisins pour l’invitation de mardi dernier,... Une liste à donner le tournis qui me dégonfle comme une baudruche. Alors, je m’arrête le temps d’une pause et je rêve d’une maison éloignée, sur le bord de la mer, plus loin vers le nord. Une vieille maison solitaire, solide et secrète que je n’ai jamais vu autrement qu’en imagination. Elle est mon refuge, mon apaisement dans cette course contre la montre qui ne me concerne pas, mais dans laquelle je suis enrôlée d’office. Le pire, c’est que je ne sais même pas si elle existe.

Pendant toutes ces années grises et sans relief, la seule pensée de la découvrir un jour m’a gardée la tête hors de l’eau. A première vue c’est une quête bien ordinaire pour une femme ordinaire. Mais à force de l’imaginer, elle m’est devenue familière. J’en connais les moindres recoins. C’est une des ces vieilles maisons de bardeaux de bois avec une véranda à l’avant. Nichée entre quelques conifères tenaces, elle se dresse droite et fière face au fleuve, aux éléments déchaînés de l’hiver, à la neige, aux tempêtes de printemps et d’automne, à l’air légèrement salin qui ronge jusqu’au cœur des gens. Les siècles ne font pas peur à ma maison, elle les défie. D’emblée, je m’y sens à l’aise, chez moi. Ce qui ne m’est jamais arrivé nulle part. Et malgré une quête obstinée, je n’ai jamais réussi à la dénicher.

Ce mirage s’est manifesté peu de temps après la naissance de notre cadet, lorsque Charles a commencé à rentrer tard le soir. J’étais un peu gourde, refusant de voir la réalité en face. Incapable de l’affronter, je me réfugiais dans le fantasme. Comme beaucoup de filles de cette époque, je me suis mariée de bonne heure. D’un naturel réservé malgré la libération sexuelle qui courait dans l’air, je ne participais guère à la liesse générale. Je me contentais d’amourettes un peu fleur bleue, dépassant à peine les limites permises. En arrivant au mariage on peut considérer que j’étais pour ainsi dire vierge et naïve. Ce qui n’était pas le cas de Charles mon mari, un célibataire trentenaire que sa situation ascendante dans la banque poussait à se caser, à fonder une famille comme on dit. Il avait un charme fou. Mon père avait une situation sociale établie. Sa réputation de tombeur ne m’effrayait pas. J’étais follement aveuglée par l’amour et les fariboles dont se nourrissent les jeunes filles. Pour le mariage nous avons eu le droit à tout le décorum. Une journée de rêve !

Un rêve qui se poursuivit quelques années, le temps de l’installation et de la décoration de la maison, de l’arrivée d’un fils, suivi d’un autre deux ans plus tard. De beaux moments à prendre soin de ma nichée, à satisfaire leurs moindres désirs avec un plaisir non dissimulé, à ne pas prendre garde aux jours qui s’effritent. Lorsque je me suis réveillée, au moment de l’adolescence des enfants, ils quittaient la maison en ordre dispersé comme de parfaits étrangers que je ne reconnaissais pas. Étant trop quétaines et d’un goût douteux pour Mathieu, il commença à nous snober. Il se fait offrir des séjours dans des demeures ancestrales ou des stations de ski à la mode par les parents de ses amies. Maintenant nous ne la voyons plus que très occasionnellement. Nos meubles de style ne sont pas du bon siècle et notre «standing» manque de lustre. Le pire, c’est que ses rares et brèves visites de courtoisie me conviennent parfaitement car je me sens rétrécir sous son regard dépréciateur. Quant à Joël, il ne pense qu’à s’amuser, enrichissant les marchands de gadgets électroniques et les propriétaires de discothèques. De parfaits inutiles. Charles dit toujours qu’il faut que jeunesse se passe. Il leur excuse tout. Mais je trouve qu’ils exagèrent. Dès qu’ils ont arrêté de voler dans mon portefeuille, j’ai préféré ignorer comment ils se procuraient leur argent. C’est lâche, je sais. N’ayant jamais travaillé ni l’un ni l’autre, et disposant de goûts onéreux, il est évident que l’allocation que leur dispense Charles pour leurs soi-disant études ne doit certes pas suffire à leurs dépenses. Cela m’est égal. Ces êtres froids et insensibles qui daignent me gratifier parfois d’un baiser évasif sont pourtant sortis de mon ventre. Je les ai nourris de mon lait, veillés, soignés, dorlotés, aimés de tout mon cœur. A force de me demander comment nous en étions arrivés là, je me suis offert un bel ulcère et une solide déprime.

Notre entourage conseilla alors à Charles de m’encourager à m’occuper en me tournant vers l’artisanat ou le bénévolat. Des cours de poterie ou quelques heures dans un restaurant populaire me ferait le plus grand bien selon l’avis général. Chacun y allait de son couplet sur le blues de la quarantaine, le vide occasionné par le départ des enfants d’où la nécessité de trouver un dérivatif. Je n’ai pas osé leur dire que ce départ me soulageait d’une certaine manière. Une mère ne doit pas dire et encore moins émettre d’aussi misérables pensées. Je n’en ai même plus honte mais, encore sensible au qu’en-dira-t’on, je les garde pour moi. Sans pour autant les mépriser, je n’ai rien à apporter aux déshérités de tous poils. Aussi pour faire plaisir à la famille et qu’ainsi ils me lâchent un peu, je me suis initiée à l’aquarelle. C’est moins salissant que la peinture à l’huile. Je suis loin d’être bonne, mais cela me donne au moins le prétexte de pouvoir partir avec mon matériel pendant de longues heures que j’emploie le plus souvent à marcher sans but. Je ne ramène guère de peintures à montrer mais ni Charles, ni les enfants ne manifestent jamais le moindre intérêt, ni ne me questionne sur mes œuvres. Cette occupation semble satisfaire tout le monde

Ils n’ont rien compris mais je ne leur en veux pas. Il y a longtemps que j’en ai pris mon parti, que j’ai digéré mon échec de mère et mon amertume de femme. J’aurais pu comme certaines connaissances tomber dans l’alcool ou les médicaments. Mais malgré ma tendance à rêver les paradis artificiels ne m’ont jamais attirée. Car je n’ai pas la prétention d’être la seule dans mon cas. J’en vois combien autour de moi, malheureuses, meurtries, rancunières ou acariâtre, parce qu’elles ont la sale impression de s’être fait avoir par la vie, d’avoir manqué une explication ou un virage et de se retrouver sur la voie de service malgré tous les signes extérieurs d’une éclatante réussite.

La première fois que j’ai découvert du rouge à lèvres sur le col d’une chemise de Charles, j’ai passé la nuit à pleurer. Il était parti en congrès à Montréal. Au matin, je ne savais toujours pas quelle attitude adopter. C’est par hésitation que je me suis tue. Après, c’est une question d’habitude. Curieusement lorsque j’ai appris qu’il avait couché avec une de mes copines, je n’ai ressenti qu’indifférence et dédain. Je n’ai revu ma copine que par obligation sociale. Pourquoi suis-je restée avec Charles? La facilité, la crainte de l’inconnu, le confort de l’insatisfaction dorée ? Que sais-je ? Un peu de tout cela à la fois. Certains matins lorsque je me regarde dans la glace je me trouve quelconque, assez médiocre. Charles et moi ne sommes plus que deux étrangers rattachés par des conventions. Nous n’avons strictement rien à nous dire et continuons sans réelle conviction. Je me suis longtemps demandé pourquoi Charles ne m’avait pas quitté pour une fille plus jeune plus avenante comme font bon nombre de ses congénères ? Finalement, je suis arrivée à la conclusion qu’il se sentait parfaitement à l’aise dans cette situation. La façade est sauve. J’assure l’intendance sans l’emmerder et cela lui permet de vivre son existence de célibataire sans risque de s’engager. Et dire qu’il s’imagine encore que je n’ai rien remarqué. Je devrais pourtant lui dire d’éviter de m’offrir le même parfum que sa secrétaire.

Ce matin-là, je me suis levée aux aurores pour apprécier la fraîcheur du matin avant que la fournaise ne plombe l’air. Tout en sirotant mon café je m’émerveille encore de voir le soleil levant miroiter sur le fleuve. Une légère brise caresse mon visage. Une irrésistible envie de fraîcheur. Un mot sur la table pour prévenir mes hommes. Charles s’est habituée – si jamais il les remarque- à mes disparitions soudaines prétextes à des inspirations picturales. En remontant vers Charlevoix, je pense qu’il y ferait sans doute plus frais qu’à Québec.

N’ayant pas envie de rouler trop longtemps, je laisse ma voiture sur une halte routière que je connais bien, puis je m’enfonce dans le sentier côtier qui borde le fleuve en surplomb. Malgré l’heure matinale, la chaleur monte déjà, collante et humide, me faisant regretter de ne pas avoir emmené avec moi plus d’eau potable. Je ne rebrousse pas chemin pour autant, je me rationnerai. Très vite je me laisse porter par le rythme de la marche, vidant mon esprit de toute préoccupation, admirant le magnifique paysage qui m’entoure. En contrebas les vagues émeraude s’écrasent avec fracas sur les rochers dans un bouillonnement d’écume. Fascinée, je m’arrête un moment aspirée par la violence de la masse liquide. Puis mes pas me conduisent alors sur un sentier inconnu qui m’intrigue. Habituée à errer dans la région, je me vante d’en avoir parcouru tous les chemins. Hors celui-ci m’est totalement inconnu. Les buissons griffent mes jambes nues mais je poursuis, de plus en plus acharnée à voir où il mène. Je finis par arriver à un éboulis de rochers que je contourne pour me retrouver face de cette maison qui m’obsède depuis tellement d’années. Je me frotte les yeux, je me pince, puis je m’approche les jambes flageolantes, le cœur battant à tout rompre.

C’est elle, vraiment elle, pareil à mon souvenir. Pas d’erreur. Une émotion aussi intense que si j’avais découvert un trésor me submerge.. Jusqu’à ce jour, cet endroit n’existait que dans mon cerveau fatigué, apparaissant pour me soulager, et puis la voilà devant mes yeux, bien réelle.

Des planches clouées barricadent les fenêtres et la porte est bien fermée à clef. Impossible de pénétrer à l’intérieur. Encore soucieuse du bien d’autrui malgré l’intensité de mon désir, je ravale ma frustration, et assise face à la porte que je n’ose forcer, je dresse un plan de bataille. Dès demain matin, je me précipite au cadastre pour savoir à qui elle appartient, puis je fais une offre au propriétaire. Je donnerais n’importe quoi pour la posséder, pouvoir caresser les vieux murs de pierre à loisir, me baigner dans sa douce quiétude comme dans un ventre et me sentir enfin arrivé quelque part bien que ce soit au milieu de nulle part. Alors que la plupart de mes contemporains se complaisent dans ce que j’appellerai un village-vacances à l’année – rues tracées au cordeau, sécurité renforcée, interdictions multipliées et détente organisée sur commande d’un GO faussement débonnaire, ski en hiver, saucettes en été - je n’aspire qu’au silence et à la tranquillité. Mon âme pour ce rêve qui m’a soutenu toutes ces années sans faiblir et sans prendre de rides. Cette trouvaille me donne une force nouvelle. A ma grande surprise, je pourrai même envisager d’y vivre seule, laissant Charles à ses maîtresses, et mes fils à leur veulerie. Une pointe d’amertume étreint mon estomac. C’est quand même triste de ne pas avoir de meilleur jugement de sa progéniture. Je n’y peux rien. A l’adolescence nous nous sommes détachés les uns des autres et je ne comprends plus les hommes qu’ils sont en train de devenir. Peut-être est-ce de ma faute ? Je les ai trop couvés dans l’enfance, ou trop exigé d’eux, ou pas assez. Je n’aime pas mes fils et je m’en veux terriblement. De toutes mes forces je voudrais retrouver pour eux cet amour que j’éprouvais lorsqu’ils étaient enfants. Mais je n’y arrive pas.

Vaincue par la chaleur et l’émotion, je m’installe à l’ombre d’un bosquet d’épinettes face au fleuve. Mes sandwichs ont bien meilleur goût et l’eau me semble un nectar. Mes yeux se ferment et je m’endors au chant d’un oiseau que je ne reconnais pas. A mon réveil, il fait à peine moins jour mais les ombres s’allongent et j’ai une bonne heure de marche avant de retrouver ma voiture. A regret, je laisse cet endroit en me jurant bien que c’est la dernière fois.

A mon arrivée à la villa, les hommes affamés trépignent d’impatience devant le réfrigérateur. Ils me laissent à peine le temps de parler. Peu enclin à attendre que je me mette aux fourneaux, Charles décide de nous emmener dans un de ces restaurants bondés du Vieux Québec. Heureusement, il reste de la place en terrasse. Plus concerné par les fesses pommelées de la serveuse qu’il ne quitte pas des yeux que par mes élucubrations, il m’encourage avec mollesse à poursuivre mes démarches. Les garçons s’en fichent éperdument et ricanent entre eux.



Le lendemain matin, dès l’ouverture des bureaux, je me précipite sur les registres des services de l’urbanisme. Aucune trace de cette baraque nulle part. J’insiste, demande d’autres registres à l’employée éberluée qui commencent à me prendre pour une dingue. J’abandonne avant qu’elle n’appelle la police ou l’hopital psychiatrique. En désespoir de cause, je décide de retourner vérifier si elle se trouve vraiment à la même place ou si j’ai rêvé. Contrairement à mon habitude, je conduis avec nervosité, multipliant les saccades et les virages trop serrés. Je ne suis pas folle. Cette maison existe ! Je l’ai vue ! Je l’ai touchée et je me suis même assise sur le perron. Après avoir stationné ma voiture, je retrouve le sentier de la veille sans difficulté comme s’il avait toujours été là alors que hier encore j’en ignorais l’existence. Curieux tout de même. Mitigé, lourd et humide le temps hésite entre nuages et soleil. Il faudrait bien que l’orage finisse par éclater pour nous libérer de cette chaleur excessive. Pressée d’arriver, je me prends les pied plusieurs fois dans des branches. Je transpire à grosses gouttes mais j’ai tellement peur que la maison ne disparaisse avant mon arrivée que j’accélère le pas.

La maison est bien là ! Intacte. Elle me nargue.
Soudain d’énormes nuages noirs barrent l’horizon. De grosses gouttes de pluie chaude commencent à tomber. Nulle part ou me réfugier. En désespoir de cause, je fais le tour de la maison que je sais fermée. Aucune galerie extérieure ni auvent qui aurait pu m’abriter. Le rythme de la pluie augmente. Je fais à nouveau le tour du propriétaire et finis par remarquer un volet qui menace de se décoller. C’est drôle je ne l’avais pas vu à ma première inspection mais je ne m’attarde pas trop sur ce détail. Rassemblant mes forces je tire sur la planchette de bois, qui finie par céder et m’expédie les quatre fers en l’air sur le sol déjà humide. Défaire les autres planches n’est plus qu’un jeu d’enfant. Je réussis à me faufiler par la fenêtre juste avant d’être complètement transie jusqu’aux os.

Quelques meubles à l’intérieur, un buffet rustique fleurant bon l’encaustique, une table, quatre chaises et un fauteuil devant une cheminée bien garnie qui n’attend plus qu’une allumette. Je la trouve sur le manteau dans une petite boite en cuivre poli. Le feu prend tout de suite. Heureusement car dans mes vêtements trempés je grelotte. La chambrette se trouve derrière la porte de droite et celle de gauche mène au cellier. Incroyable ! J’hallucine de l’exacte concordance de mes souvenirs de cette bâtisse. Comment cela se peut-il que je connaisse aussi parfaitement cette maison que je n’ai jamais vue auparavant sinon en rêve ?

Dehors la tempête fait rage. En un rien de temps la pluie se met à déferler en trombes d’eau. Les éclairs zèbrent le ciel. Le vent hurle. La construction résiste aux éléments déchaînés, mais elle craque de partout. Un malaise me gagne. Pour la première fois je pense à ceux que j’ai laissés. Mes hommes ont du rentrer le ventre affamé et trouver la maison vide. Cette pensée me fait sourire. Cela va leur faire du bien. J’espère qu’ils comprendront en voyant ce temps de chien que je suis coincée quelque part. Ca n’a pas l’air de vouloir s’arranger. Enverront-ils du secours à ma recherche? Ils ne savent pas où je suis. Je suis idiote d’envisager le pire scenario. Cet orage va se calmer et je reprendrai ma route. Peut-être n’auront-ils même pas le temps de s’inquiéter ?

A part du mobilier, la maison ne contient ni linge, ni vaisselle. Tous les placards sont vides. Etonnant. Et puis non. Si cette maison est inhabitée depuis longtemps cela ne sert à rien de laisser des objets qui risquent de s’abîmer. Le feu brûle et commence à sécher mes vêtements. Je m’installe dans la chaise berçante et je finis par m’endormir.

Un froid terrible me réveille, transperçant mon corps de part en part. Le foyer est complètement froid. Il fait nuit noire. A tâtons, je cherche les allumettes que je trouve sans trop de difficultés. Un bougeoir se trouve à coté. Le tas de bois qu’il me semblait avoir aperçu n’est plus là. Je fais le tour des pièces à la recherche d’un peu de bois. Sans succès. Je jette un œil à l’extérieur pour me rendre compte que la situation a empiré. Quelle heure peut-il bien être ? L’angoisse me transperce de la tête au pied. Je viens d’entrer de plein fouet dans mon cauchemar

Engourdie, frigorifiée par la température qui ne cesse de baisser, je ne vois pas d’autre solution que de mettre une chaise à brûler. J’expliquerais au propriétaire mon horrible situation qu’il comprendra certainement. Mais le bois mince et ouvragé ne dure guère plus qu’un feu de paille. Paniquée à l’idée de mourir de froid, j’en rajoute une, puis une autre, et puis je m’attaque à la table, au buffet. Jusqu’aux montants du lit. Tout le mobilier y passe sans que je réussisse à me réchauffer. On dirait que mon sang gèle à mesure dans mes veines. La pluie tombe toujours avec autant de force. L’apocalypse se déchaîne. L’éternité m’effraie. Je pense à mes enfants, mon mari. Ils vont s’inquiéter. Vont-ils s’inquiéter? Vont-ils me pleurer? Mon sang se glace. Le rêve se transforme en cauchemar. Je n’ai jamais eu aussi froid de ma vie. Cette maison est sinistre. Je veux sortir, rentrer chez moi. Je grelotte. La maison me fait peur. Ce n’est pas possible, c’est mon rêve, le rêve de toute ma vie. Un rêve ne peut pas vous faire de mal.

Soudain il me semble que la pièce a rétréci. Je ne suis plus qu’une petite chose apeurée. L’angoisse me gagne, laissant place à la panique. Les murs bougent. Ils se resserrent. Non! Je vais me réveiller. Ce n’est pas possible. Ils se rapprochent dangereusement. Paralysée, je suis incapable de me lever et de m’enfuir à toutes jambes loin de cette horreur. Et puis pour aller où ? Je suis prisonnière de ces murs, de ce carcan qui m’étouffe. De l’air. La bougie va s’éteindre. Les murs vont m’écraser. La flamme diminue. Au secours! Non, non! Non…..Un rêve ne peut pas vous tuer. Non!!! ! ! ! ……

Mon corps était complètement disloqué lorsqu’ils l’ont retrouvé sur les rochers en contrebas dans le trou du diable. Charles a eu du mal à me reconnaître. Les enquêteurs qui ont conclu rapidement à une mort accidentelle. Peut-être un suicide. Nulle mention de la maison. Comme si elle n’existait pas. Moi, je sais qu’elle existe, je l’ai vue.





mardi, février 07, 2006

 

La vie ne tiend qu'à un fil...


Qui en parla le premier ? Christophe, à moins que ce ne soit Isabelle, à la rigueur Denis, sans doute pas Karine. Le temps était à la pluie. On prend rarement de telles décisions les jours de grand soleil. Ensemble, ils évoquaient cette possibilité pour la première foi, mais chacun de leur coté ils l’avaient déjà longuement considérée dans leur intimité. Les jours où cette douleur qui n’a pas de nom se fait mordante au point de piétiner l’espoir, les soirs où la jeunesse devient cul-de-sac, ils avaient tous pensé à cette porte de sortie, ultime remède à leurs maux d’adolescence. Pensé, pas osé. Pas encore. Pas pressés. Encore un peu de lumière au bout du tunnel. Lorsque les mots s’aventurèrent enfin jusqu’à leurs lèvres, que les bombes incendiaires furent lâchées, ils se sentirent plus forts pour affronter le néant qui leur tendait les bras. Le ver dans le fruit n’avait plus qu’à accomplir son œuvre de pourriture. Une question de temps et de concours de circonstances. Etape après étape, ils cimentaient leur amitié morbide dans un parc de la ville juste quelques jours après la date fatidique.

♣♣
Denis et Christophe se connaissent depuis l’enfance. Ils ont usé leurs fonds de culottes sur les mêmes chaises d’école et sont tombés amoureux des mêmes filles. Les playmobils et les patins de hockey ne sont pas encore rangés trop loin. A la veille d’investir cette vie d’adulte dont on leur rabat les oreilles, ils ont l’intime impression de ne pas être vraiment prêts, que ce monde n’est sans doute pas fait pour eux.

Au sortir d’un hiver spécialement rigoureux, le printemps s’annonçait pourtant prometteur. L’entrée en scène de la douceur de l’atmosphère y était sans doute pour quelque chose, mais c’est surtout l’arrivée de bonnes nouvelles qui rendait la réalité moins difficile, presque supportable. Le salut dans un contrat minable en Abitibi, là-bas, au nord. Deux jours à rabacher des tubes éculés pour des hommes et des femmes brûlés de fatigue, de bière et de solitude. Mais pour Christophe c’est comme un tremplin après de longs mois de pratique avec ses chums dans un sous-sol de banlieue. Pour lui c’est enfin la chance qu’il attendait, la possibilité de mettre le pied sur une vraie scène et de se prendre pour un musicien professionnel.

Le plaisir n’aurait pu être complet sans la présence de Denis, son meilleur ami. Roadie, gérant, homme à tout faire, il sait se rendre indispensable à tous. Du moins quand son père lui lâche un peu la bride sur le cou. Très autoritaire, ce chef d’entreprise hyperactif désespère du seul mâle de sa nichée, né tardivement après quatre filles. Loin de se conformer au cliché que le géniteur a longuement brossé dans son esprit, son héritier lui semble paresseux, lent, vaguement bohème et sans don particulier. Pire, Denis est en passe d’échouer lamentablement dans les études qui étaient censées le mener à l’université. Le père ne décolère pas, les punitions pleuvent, l’adolescent fuyant et dégingandé semble insensible. Ane bâtée il courbe l’échine sous les coups attendant sagement son heure d’envoyer des ruades. Exceptionnellement, pour ne pas laisser Christophe partir tout seul en Abbitibi, il s’est forcé un peu en classe. Et ça a marché. Amadoué par quelques bons résultats, son père a cédé. Denis accompagnera les Echo Beach à Val D’or.

Pour Christophe ce style de pression fait partie du domaine occulte. Sa mère extrêmement libérale n’a même pas jugé bon de prévenir le géniteur de sa bonne fortune, parce qu’on ne peut pas appeler un donneur de sperme, un père. Ca ne lui manque pas. Si c’est pour se taper un emmerdeur comme le père de Christophe, il préfère les amants de passage de sa mère. Car il n’a jamais manqué de présence masculine au foyer, il peut même dire qu’il en a vu de toutes les couleurs et pourrait sans problème dresser un catalogue assez exhaustif des représentants du sexe dit fort. Des blancs, des noirs, des jaunes, des petits, des gros, des minces, il serait incapable de dire quels sont les goûts de sa mère en la matière. Par contre, leurs différentes attitudes envers lui en dit long sur leur caractère. Il y avait ceux qui essayaient de pactiser avec lui, ceux qui lui apportaient des cadeaux, mais aussi ceux qui lui jetaient en regard sombre ou bien qui tentaient de se prendre pour son père. Par chance sa mère est un cœur d’artichaut changeant au gré de ses humeurs. Ce qui fait qu’aucun de ces hommes ne s’est attardé suffisamment longtemps pour qu’il puisse entamer une étude en profondeur et éventuellement s’y attacher. Dans un sens ça l’arrange, il n’a aucune envie de s’embarrasser d’un empêcheur de danser en rond, même si certains soirs il en a gros sur la patate. Mais ça, il ne l’avouera à personne. Pas même à Denis. Depuis tout petit, il a pris l’habitude de garder en dedans ses émotions, pour ne pas faire de peine à maman.

En général, patauds plutôt maladroits, Christophe et Denis se contentent d’amitiés féminines assez vagues. Les filles c’est compliqué, exigeant, souvent superficiel. Ils les connaissent mal. Même Denis dont les sœurs plus âgées et conventionnelles ne lui ont guère permis de percer le mystère féminin. Curieusement dans les écoles, on assiste depuis un certain temps à une sorte de retour du clivage masculin-féminin que l’on croyait aboli par la mixité et les années 70. Si les filles représentent la douceur et la réussite scolaire, les garçons se complaisent dans la violence et dans l’échec. Deux solitudes qui se côtoient sans se connaître, ni oser s’aborder. Le sexe s’étale partout mais l’amitié garçons et filles semble oubliée.

Aussi furent-ils bien étonnés de devenir amis avec Karine et Isabelle à l’occasion d’un concert de leur groupe préféré organisé par le service des loisirs de l’école. Serrés comme des sardines en boite, emportée par une foule en délire, ils se retrouvèrent cote à cote. Leurs voisines surexcitées chantaient, en fait braillaient, toutes les paroles à l’unisson. Elles auraient pu leur taper sur les nerfs mais ce soir-là, ils eurent l’impression de partager une parcelle d’éternité. Porté par une musique solide et inventive, le chanteur se démenait comme un beau diable au milieu d’un public en délire. L’enthousiasme communicatif des filles enhardit les garçons jusqu’à leur passer un joint qu’elles acceptèrent. La fin du concert les laissa sur une montée d’adrénaline. Ils ne pouvaient se séparer comme ça, sans échanger sur le moment fabuleux auquel ils venaient d’assister. L’émotion était trop forte pour la garder en dedans pour soit tout seul. Assis sur un banc, ils passèrent une bonne partie de la nuit à disséquer le show dans ses moindres détails, à se partager la performance du chanteur, et à se ressasser ses paroles. Ensuite, ils se sont revus le plus naturellement du monde.

Isabelle a commencé à faire des chœurs avec le groupe. Si elle n’est pas suffisamment prête pour les shows en Abitibi elle ne devrait pas tarder à les accompagner. Isabelle est une fille vive et passionnée, qui s’embrase en un clin d’œil pour des hommes qui ne lui valent rien. Elle s’est même tapée le prof d’anglais, un vieux beau quinquagénaire et très marié. Lorsqu’il a rompu la relation, elle a avalé toute la boite de somnifères de sa mère. Et lorsque le fils du directeur de la banque l’a larguée, elle est restée dehors sous la pluie pour attraper une pneumonie mais trois jours plus tard elle souriait au jeune réparateur de machine à laver. Elle éprouve pour l’amour une passion sans grand discernement qui la laisse souvent pantelante et inconsolable. Vive et intelligente, Karine récupère les pots cassés comme une grande sœur attentive à sa cadette. Aquaboniste, modeste première de classe, elle s’excuse presque de ses bons résultats scolaires en affirmant qu’elle n’a pas de mérite puisqu’elle ne fait aucun effort pour apprendre.

Laconique, la nouvelle est tombée de la radio comme un boulet de canon. Elle se répand à la vitesse d’une traînée de poudre. Terrible. Stupeur. Consternation.
Le Chanteur de leur groupe préféré est mort.
Leur chanteur est mort !
Le chanteur n’a pas succombé à un accident inévitable, à une overdose imprévue. Aucun écueil du destin n’est venu le frapper, enfin pas de ceux que l’on est capable d’identifier au premier coup d’œil une maladie ou un accident. Non le Chanteur a délibérément chosi de se couper du plus précieux cadeau empoisonné qu’on lui avait offert : la vie. Hébétude. Accablement. Stupéfaction. Les mots soudain ne suivent plus les émotions. Qui, derrière la façade, savait réellement les drames intérieurs qui se bataillaient en lui ? Le chanteur s’est tué. Bang! Un coup de fusil. Pas de rémission, ni pour sa femme, ni pour ses parents et amis. Il leur faudra porter le poids du remords et des regrets. Bang ! Par sa défection, le chanteur emporte leurs rêves vers le ciel à moins que ce ne soit l’enfer. Le public, les fans en restent estomaqués, presque coupables de n’avoir su déceler la tragédie personnelle de leur idole. Tout s’écroule comme un château de cartes rendant illusoire et inutile la poursuite de tous projets. Maintenant ils voudraient que ce jour funeste n’ait jamais existé.

Sous le choc, les quatre jeunes ont du mal à réaliser la disparition de leur idole. Toutes les émotions chavirent en silence. Les paroles résonnent mais ne matérialisent pas la mort. Leurs yeux n’ont pas vérifiés. Ils refusent d’y croire, puis l’évidence se fait jour. Mentalement, ils cherchent dans les textes de l’artiste les signes avant-coureurs de la tragédie, les mots qui auraient pu les mettre sur la piste. Tout est là comme autant de bombes à retardement. Terriblement évocateur entre les lignes. Inconsciemment, ils le savaient, ils le pressentaient parce que….. Leurs fragiles espoirs dans ce monde de requins reposaient sur les frêles épaules de l’artiste dont les mots résonnent en boucle dans leur tête. Ce gars-là avait le don de traduire leur détresse sans s’apitoyer, une manière très personnelle de les encourager, de leur dire : « C’est pas si pire…». Alors ils y croyaient le temps d’une chanson, un peu plus parfois. Mais maintenant tout est fichu. Si lui baisse les bras, alors eux… La colère les submerge, puis l’empathie, la compréhension s’installent. Après tout… Il aurait pu... Il aurait juste... Peut-être... Peut-être qu’il aurait pu les attendre un peu avant de frapper l’irrémédiable.

Assommés par le drame, il leur paraît impossible voire futile d’assister à un cour quelconque. Ce serait une offense à leur chagrin que de subir un leitmotiv sur la littérature ou les mathématiques. Leur peine est trop grande. Silencieux ils errent dans la ville qu’ils trouvent soudain laide et grise. Puis sans s’être concertés sur la direction, ils finissent par aboutir devant le domicile du chanteur dont les médias ont divulgué l’adresse. Déjà présente une petite foule silencieuse se recueille devant la porte. Un nuage voile le soleil. Les larmes brillent dans les yeux. Quelques uns ont du mal à se contenir. Les pleurs d’Isabelle qui n’ont pas cessé depuis l’annonce de la triste nouvelle redoublent d’intensité. Certains déposent des fleurs ou des poèmes. Un voile de plomb s’étend sur la rue au demeurant sympathique avec ses petits commerces et sa population mélangée. Hoquetante, Isabelle veut acheter des roses. Blanches, la pureté. Et rouges, la passion. Elle n’a pas d’argent. Karine avise un dépanneur et revient avec une rose rose un peu fanée accompagnée d’une marguerite jaune serin et d’un malheureux feuillage exsangue. Ca fera l’affaire.

Puis les trois autres l’entraînent sous des cieux moins fréquentés. Malgré la dignité qui se dégage de cette veillée funèbre improvisée, ils se sentent incapable de partager leur deuil avec d’autres. Ils ont beau éprouver de la peine, la leur parait plus forte, plus puissante. Les autres ne peuvent comprendre. Leurs pas finissent par les mener jusqu’à un parc presque désert à cette heure de la matinée. Ils s’affalent lourdement autour d’une table à pique-nique. Seuls les sanglots plus espacés d’Isabelle rythment le silence qui s’installe entre eux. Karine lui caresse doucement les cheveux. Le regard de Denis se perd dans les rhododendrons et Christophe affiche sa tête des mauvais jours. Il finit par exploser dans un flot d’injures. Des questions, des questions, rien que des questions, voilà ce qu’il leur a laissé.
Tout y passe, la colère, la compassion, le chagrin, la rage, l’envie de tout casser, de tout abandonner. C’est injuste ! Pourquoi lui ? Pourquoi nous ? Génération sacrifiée sur l’autel des baby-boomers qui prennent toute la place sans céder un pouce de terrain à leur progéniture. Puis, la fureur se calme, laissant la place aux souvenirs. Ils évoquent ce concert où ils se sont parlés pour la première fois.. Christophe l’a croisé une fois dans un bar, Karine l’a aperçu dans un magasin de vêtements branchés, et Denis s’est contenté de discuter avec un musicien qui le côtoyait parfois. C’était vraiment un gars clean et correct, en accord avec les idées qu’il défendait sur scène. Lui savait exprimer leur mal de vivre, leur incapacité à se trouver une place dans cette société qui les effraie. Ils se rappellent tel show où le Chanteur avait osé porter un accoutrement bigarré et lancer un coup de gueule contre l’industrie. Il paraît que sa vie amoureuse était agitée, qu’il prenait de la drogue. Normal tout le monde prend de la drogue. Il devait être super malheureux. Et eux ? Quel avenir ? Si lui n’a pas trouvé la voie du bonheur…. Alors ! ?… Ils ne comprennent pas. Pour eux ses paroles c’était paroles d’évangile. Et il vient de les laisser tomber. C’est trop injuste ! Le jour s’enfuie doucement. Un jour maudit qui finit par tomber

vendredi, février 03, 2006

 

La vie devant soi



Elle avait un si joli sourire Aurélie lorsqu’elle vous regardait dans le fond du cœur. Elle souriait encore plus souvent ces derniers temps. Elle aurait pu en garder de très jolies pattes d’oie en vieillissant. Si elle avait eu le temps de vieillir.

L’autobus s’ébranle sans arrière-pensée et traverse la ville qui s’éveille en hoquetant comme un lendemain de veille. C’est un dimanche matin d’une fin d`été qui s’étire paresseusement, et pourtant il neigera dans quelques semaines. Occupée à s’installer pour le long voyage jusqu’à Montréal, Aurélie ne prête aucune attention à la rue bordée de centres commerciaux qui défilent devant ses yeux. Zellers, Wallmart, Canadian Tire, Sport Expert, Mac Donald, Chez Cora, autant de pubs télé qu’elle retrouvera tout au long de la route à chaque entrée de ville. Elle s’en fout, elle part. Elle étale autour d’elle son i-pod, une bouteille de Gatorade, une boite de springles créme sure oignons, et une barre de Mars. Accessoirement elle sort un livre de poche qu’elle sait qu’elle ne lira pas, bien trop énervée pour se plonger dans la lecture. Cette ville ne lui importe plus. Elle ne l’a d’ailleurs jamais affectée. Une agglomération toute en longueur, des usines et des indiens. De la violence et de l’ennui qui suintent à travers le claboard des maisons. Des bars le samedi soir, du gros rock, de la coke et de la bière, le magasinage l’après-midi. Bien sur, il y a la nature, ces grands espaces dont tout le monde parle comme d’une richesse inestimable, mais de loin, sans trop se mêler de ce qui s’y passe. Ici, même si tout le monde possède la télé par satellite et l’internet, on n’a quand même l’impression d’être oublié du reste de l’univers. Cette solitude qui fait l’affaire de certains, n’attire pas nécessairement une adolescente qui brûle de découvrir le monde.

Derrière elle, elle ne laisse pas grand chose qui vaille la peine. Elle n’abandonne aucun regret, ni remord, à peine un soupçon de chagrin. Juste l’ombre d’une empreinte que le vent de mer effacera bientôt. Quelques souvenirs en bandoulière, c’est tout ce qu’elle emporte. Elle ne tient pas à s’embarrasser des effluves d’un passé qu’elle juge inconsistant. Il tient en quelques babioles de jeune fille, un toutou en peluche élimé, un collier d’argent en forme de cœur, une bougie parfumée faite par sa meilleure amie, un châle de cachemire ayant appartenu à sa mère dans sa jeunesse et quelques photos. En avant l’avenir se profile avec tout ce qu’il porte d’espérance innocente. Elle ne sait pas trop ce qu’il adviendra d’elle. Elle part. Cela lui est égal, elle part. Ailleurs. Et ailleurs, c’est déjà loin quand on ne connaît rien d’autre que son coin de pays. Elle se souvient vaguement être allée à Québec avec ses parents lorsqu’elle avait sept ans. Et elle vient de fêter ses 18 ans ! Une escapade à Chicoutimi avec des cousins. C’est tout ce qu’elle connaît du pays. Le continent elle l’aperçoit dans la lucarne de son ordinateur ou du téléviseur. Elle s’imagine qu’au sud, à Montréal, la vie se passe comme dans le poste. C’est par la qu’elle va. Elle va poursuivre ses études, s’imagine un parcours lisse, une vie sans écueil pendant que la route défile son morne paysage de sapins, de mélèzes et de bouleaux. Quelques maisons s’égrènent de temps à autre, un village parfois. De nombreux commerces sont placardés, abandonnés aux mauvaises herbes. La région se meurt vidé de ses forces vives. Encore une qui ne reviendra pas. Elle ne voit déjà plus rien des magnifiques paysages qui s’étalent devant elle. Les feuilles commencent à jaunir par endroit et elle ne rêve que de bitume et d’asphalte. Enfouie dans ses pensées, elle ne sent pas non plus l’odeur de gaz-oil mélangée à celle du désinfectant qui parfume la cabine d’une odeur entêtante. Les passagers lui sont indifférents. Elle ne s’occupe pas des quelques étudiants qui partent à Montréal, ni des deux indiennes qui chuchotent en ricanant, pas plus que de l’adolescente avec son bambin d’environ deux ans qui chigne sans arrêt. L’autobus brinquebalant file sur l’asphalte. Elle file vers son destin.



Contrairement à beaucoup de ses congénères, Aurélie n’a rien à reprocher à ses parents. Ils seraient plutôt corrects. Son père boit normalement, sans excès. Il n’est pas sur la coke et ne frappe jamais personne. Il ne passe pas ses soirées de fin de semaine au bar de danseuses ou à la chasse avec ses chums. Ils se sont même parlés quelquefois, des vraies conservations entre père et fille. Mais il travaille à l’usine. Dur. Et son univers a fini par se rétrécir à la machine qu’il côtoie 5 jours sur 7. A force, l’usine est entrée en lui. Il ne saurait plus s’en passer, alors qu’elle, l’usine, pourrait très bien se passer de lui. Et il le sait, alors il se tient à carreau pour ne pas perdre sa job. Quant à sa mère, c’est autre chose. Elle est encore jolie. C’est même la plus jolie femme de son entourage. Elle n’a pas grossi outrageusement au fil des années et elle ne tente pas de s’habiller en jeunesse arriérée comme la mère de son amie Cindy. C’est sans doute son emploi au magasin Rossy du centre-ville qui l’a préservée du laisser-aller. Toujours tirée à quatre épingles, elle veille à l’apparence et au confort de sa famille. C’est par elle que sont rentrés à la maison l’Internet et l’antenne satellite. Et puis à part quelques séjours en Floride, elle sait qu’elle ne bougera jamais vraiment d’ici. Même que la Floride ce n’est pas vraiment un pays étranger. On s’y retrouve entre québécois, les commerçant et les restaurants sont tenus par des québécois. A part le soleil, il n’y a pas vraiment de changement. Sans être pour autant malheureuse de son sort, elle sait qu’il existe d’autres formes d’existences que la sienne et qu’elle n’a jamais eu assez de cran pour les découvrir. Sans doute pour cela qu’elle a toujours encouragé Aurélie a fiche le camp, à prendre son envol vers le sud. « Il n’y a plus d’avenir ici », n’a t’elle cessé de lui répéter depuis son enfance. Aurélie a grandi dans l’optique de prendre un jour son baluchon. Et la voilà aujourd’hui sur les grands chemins sans un regard en arrière même si son ventre grouille de papillons. Elle tente de les chasser en posant son casque sur les oreilles pour écouter ses mp3. Sur la traverse de Tadoussac, elle descend se dégourdir les jambes.



Une enfance sans problèmes majeurs, une adolescence sans histoire. Aurélie a traversé l’age tendre un peu étrangère à elle-même, une chenille qui attend de se transformer en papillon, indifférente à ce qui l’entourait. Elle ne savait pas non plus trop quoi faire dans la vie. Les journées, les semaines lui semblaient longues. Les amusements qui séduisent la plupart des adolescents se sont vite révélés insignifiants et redondants. Très vite lassée des virées dans les bars, où abrutis de musique, d’alcool et de drogue, la nuit se termine sur la banquette arrière des 4x4 défoncé, elle préférait marcher le long de la mer. Cette impression de tourner en rond alors que l’immensité environnante s’offre à vous. Peut-être trop grande l’immensité, trop écrasante par sa force et sa majesté. La violence, toujours présente dans l’air, qui se déclenche pour un oui pour un non, un regard de travers ou une oeillade. Alors le monde s’enivre, se tourne vers les paradis artificiels, ou se case dans une maison modèle à l’air faussement traditionnel et un poêle à bois pour faire authentique. Aurélie ne se reconnaît ni dans l’un ni dans l’autre. Elle n’a pas envie de finir une existence à peine entamée dans un nouveau quartier résidentiel pas plus qu’elle ne se sent suffisamment désespéré pour se défoncer à la journée longue. Elle attendait son heure. Le moment de s’envoler et d’aller voir si c’est mieux ailleurs, comment va le monde. Et aujourd’hui, ca y est enfin. Elle quitte le village sans une larme. Elle est heureuse, pleine de courage, prête à affronter l’adversité et les problèmes qui ne manqueront pas d’encombrer son chemin. A l’arrêt de Saint Siméon, elle entre manger un hamburger qu’elle avale trop rapidement.

L’autobus monte et descend de larges routes. La végétation s’épaissit quand on approche de Charlevoix. Mais le brouillard s’installe en haut des montagnes et l’air fraîchit. Elle resserre son blouson autour d’un frisson. C’est un peu comme ca qu’elle se sent même si elle ne part pas complètement à l’aveuglette. Puisqu’elle est inscrite à l’université et qu’elle va partager un appartement avec deux autres colocs qu’elle ne connaît pas encore. Justement elle n’est pas habituée à partager son intimité avec des étrangers. Des étrangers, il n’y en a pas tellement chez elle. Tout le monde est un peu parent. Elles se sont rencontrées par les petites annonces d’un site Internet étudiant. Vers où s’en va t’elle ? Quel va être son avenir ? Puis le véhicule entame la descente vers Québec, et un ultime rayon de soleil transperce les nuages avant de se cacher derrière une montagne.

En approchant de la capitale, l’air lui semble plus doux, moins rude déjà. La nuit tombe, la ville qui s’illumine de mille feux colorés l’attire. L’autobus approche de la gare du bas de la ville. Elle aimerait s‘y promener, découvrir cette plus vieille rue en Amérique du nord qu’elle n’a jamais vu qu’à la télé. Ses souvenirs d’enfants sont trop loin pour qu’elle s’en souvienne. Sa correspondance pour Montréal n’est que dans 1 heure et puis si elle le rate, elle prendra le prochain. Ce ne sont pas les autobus qui manquent entre Montréal et Québec.

Son cœur bat à tout rompre en empoignant son sac qu’elle dépose à la consigne. Allégée de son barda, elle marche d’un pas guilleret, longeant les vieilles maisons de pierre. Arrivée rue du Petit Champlain elle est un peu déçue, elle s’attendait à quelque chose de plus grand, de plus imposant. Ce n’est qu’une petite rue un peu vieillotte bordée de magasins extrêmement chers. Elle flâne néanmoins dans les boutiques et remonte vers le château Frontenac en funiculaire. La vue splendide est sublimée par le coucher de soleil. Des touristes et des amoureux flânent sur les larges quais de bois. L’heure s’évapore. Elle prendra l’autobus suivant. Le menu bon marché d’une crêperie retient son attention et son estomac crie famine. La crêpe est bonne. Lorsqu’elle ressort repue dans la rue Saint Jean, il fait nuit noire. Elle interpelle trois personnes avant de tomber sur quelqu’un du coin capable de la renseigner. Un punk avec un chiot très jeune lui indique le chemin pour retourner à la gare. Rendue au Boulevard Charest, elle se trompe de direction et prend des petites rues qui l’emmènent plus loin que prévu. Il n’y a pas un chat et pas l’ombre d’une lumière de dépanneur. Elle ne doit pas être loin de la gare mais tout d’un coup elle ne sait plus dans quelle direction aller. Elle panique un peu, puis se ressaisir. Puis tout d`un coup alors que rien ne le laisse présager elle se met à courir comme une folle. Au coin d’une rue, elle se heurte à 3 garçons à la casquette de travers.
- Hey ! On s’excuse quand on rentre dans quelqu’un.
Stoppée net dans son élan, elle peine à reprendre son souffle.
- Excu… Excusez moi.
- Qu’est-ce qu’il t’arrive ma belle, on dirait que le diable est à tes trousses.
Elle lève les yeux vers son interlocuteur. Il est grand mais elle ne voit que le bas de son visage à cause de la casquette.
- Euh … Non, non. Je cherche la gare.
Elle s’en veut de leur révéler sa destination. Ils vont penser qu’elle part en voyage, qu’elle a de l’argent. Elle aurait mieux fait de se taire.
- Alors là, tu n’es vraiment pas dans le coin. C’est de l’autre coté.
Paniquée, elle se tourne vers eux tour à tour. Mais les casquettes l’empêchent de voir aucun de leur visage en entier. Elle se sent complètement perdue, étrangère à cette ville, apeurée par l’inconnu, ces garçons qu’elle ne connaît pas. Peuvent-ils lui faire du mal ? Pourtant il faut bien qu’elle retrouve son chemin.
- Co… Comment ça de l’autre coté ?
- Eh oui tu pars dans le mauvais sens.
- Et par où dois-je aller ?
Le garçon déplie son bras dont l’ombre s’allonge démesurément sur le trottoir. Tremblante de peur, Aurélie s’attend sans aucune raison apparente à prendre un coup et à se faire violenter. Elle s’écarte alors brusquement, et se met à courir, courir comme si elle avait le diable en personne à ses trousses.

Aurélie courre comme le vent, elle traverse des rues désertes. Les garçons ont disparus depuis longtemps qu'elle courre encore. Puis sur l'asphalte un point brillant qu'elle n'aperçoit même pas. Son pied droit glisse sur une petite tache d’huile inopinée. Elle perd l’équilibre et s’étale de tout son long, pendant que l’arrière de sa tête heurte violement le bord du trottoir. Une tache rouge s'agrandit comme une large fleur. Aurélie reste seule sur le bitume, ses longs cheveux couleur de miel rendus poisseux par le sang étalés autour d’elle. Elle aurait eu un si joli sourire Aurélie en vieillissant si elle avait eu le temps de vieillir.



This page is powered by Blogger. Isn't yours?

GRATUIT
View My Stats