samedi, mars 11, 2006
SUR LA VOIX D’ONDINE
Samedi matin.
Le téléphone hurle dans mes oreilles m’arrachant la pénible sensation d’avoir à peine fermé les yeux. Au ralenti, je décroche machinalement, le cerveau trop encombré par les vapeurs alcooliques pour me fâcher. Les chiffres du cadran dansent devant ma vue brouillée mais je distingue tout de même l’horreur matinale.
Neuf heures. Un tel culot a besoin d’une sacrement bonne raison.
- Allo?
- Ne quittez pas, une communication pour vous.
Manquait plus que ça.
- Bonjour, je m’appelle Estelle Champagne du jeu la Corne d’abondance...
- Hein?...Allo? Allo?..!!!
- Avez-vous des rêves fous, des rêves secrets, des désirs inavoués, des fantasmes que vous osez à peine exprimez? On en a tous, n’est-ce pas? On rêve tous.
J’HALLUCINE! Je dois délirer. Une voix sensuelle, envoûtante comme je n’en ai jamais entendu m’invite à la débauche en ce petit matin brumeux. Ce ne peut être que ça. Plongé dans un demi-sommeil, je sens tous mes sens s’éveiller à la vie. En imagination, je l’invite déjà à me rejoindre pour un samedi torride. La créature poursuit:
- Quels sont vos souhaits les plus chers? Une maison, une voiture nerveuse et puissante, des vacances exotiques, un diamant pour l’être aimé,...
Oh ! Merde.
Un château de cristal s’écroule dans son rire coquin. Une agence de télémarketing vient de foutre en l’air mon illusion. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de penser que si le plumage de cet oiseau matinal se rapporte à son ramage cela vaudrait la peine de tenter une approche:
- Mademoiselle. Mademoiselle, s’il vous plaît!
Imperturbable la voix poursuit:
- ...Vous pouvez les gagner en participant à notre jeu, et multiplier vos chances si vous êtes membre de la banque Ennor. Pour participer au concours, tapez sur le 1 de votre clavier téléphonique, pour des inform....
Un répondeur (appeleur ! ! !) Téléphonique! On n’arrête pas le progrès. Je viens de me faire avoir en beauté par une voix préenregistrée et un ordinateur programmé pour emmerder les pauvres travailleurs un samedi matin. Je raccroche en lâchant un inutile juron qui me soulage un tantinet de ma frustration. Puis, je rendors ma gueule de bois sur de voluptueux fantasmes. Au moins ça de gagné. Mon sommeil n’est pourtant que de courte durée. Sans tambour ni trompette, je me retrouve soudain assis sur le lit les yeux grands ouverts. Impossible de rejoindre Morphée. Mes tentatives désespérées de replonger échouent lamentablement l’une après l’autre. Aucun de mes trucs habituels ne fonctionnent. Faute de mieux, je me lève faire du café, vexé de cette interruption de programme.
Samedi matin. Neuf heures. Le téléphone m’arrache du lit en hurlant. Je décroche par réflexe.
- Ne quittez pas une communication pour vous.
- ...
- Bonjour, je m’appelle Estelle Champagne du jeu la Corne d’abondance.
- Allô?
- Avez-vous des rêves fous, des rêves secrets, des désirs inavoués, des fantasmes que vous osez à peine exprimez? On en a tous, n’est-ce pas? On rêve tous.
Jusque là, je laisse la voix onctueuse parcourir mes sens. Je reprend contact avec la réalité.
- Quels sont vos souhaits les plus chers?...
Encore une fois, cet intermède matinal se révèle désastreux pour un sommeil réparateur qui me fuit. Je me lève, furieux. Promis, juré, samedi prochain, je débranche le téléphone. Si ce n’est pas un plaisantin de mauvais goût cherche à m’énerver, c’est encore cette foutue technique qui me joue des tours.
Samedi matin. Neuf heures. MERDE! Je renverse le téléphone avant de me cacher la tête sous l’oreiller. Il gît sur la moquette, lançant son bipbip à tout va, complètement affolé. J’avais oublié de débrancher. Le son continuel me tape sur le système. Rageur, je raccroche l’appareil, et tente de regagner les abysses du rêve sans plus de succès que les matins précédants. Branlette, moutons, musique douce, page de lecture. Ca ne sert à rien, je suis complètement réveillé. Je n’y comprends rien. La réputation de mon sommeil de plomb est pourtant légendaire. Aucun bruit ne m’a jamais empêché de dormir. Il m’est déjà arrivé de m’endormir devant des enceintes de discothèques. C’est tout dire.
Quelques cafés plus tard, je me sens tout con sur mon tabouret de cuisine. Le regret s’immisce en moi tout d’abord comme un mince filet qui s’amplifie au fur et à mesure que je m’éveille. Soudain je m’en veux d’avoir envoyé valser l’appareil. La voix de loukoum me manque terriblement. Cette mélopée langoureuse qui me réveille depuis trois samedis matins, me travaille plus que je ne veux l’avouer. Inconsciemment, je commence à tendre l’oreille aux différentes voix féminines, cherchant à reconnaître dans leur tessiture cette femme mystérieuse. Parfois, au travail, dans la rue, il me semble deviner une intonation familière. Je me retourne. Je cherche un visage que je ne reconnais jamais. De plus en plus fréquemment. Même si je n’ai jamais vu la fille du téléphone, il me semble que si je la croisais, sans hésiter, je saurai que c’est elle. Cette situation m’incommode. Elle ne me ressemble pas.
Je suis un gars pragmatique. Mon travail est le moteur de mon existence. Il n’y a pas de place pour femme et enfants. Les belles plantes de passage me suffisent. Agréables et pas emmerdantes, elles ne s’accrochent jamais. C’est parfait pour l’hygiène. Quant à mes relations amicales, si on peut les appeler ainsi, elles sont pour la plupart d’affaires. Avec quelques jeunes loups dans mon genre, nous nous réunissons les fins de semaine pour écluser moult verres en alliances stratégiques. Je n’en demande pas plus pour l’instant. La vie pour moi n’est qu’une successions de challenges que j’aime gagner. Jusqu’à aujourd’hui.
Mon remords s’intensifie dans la journée. J’aurais du écouter le message jusqu’au bout, au moins pour obtenir les coordonnées du concours, et trouver un moyen de la contacter. Puisque cette fille m’obsède, je vais la rencontrer afin de classer le problème. Je me promets d’y remédier la semaine prochaine et d’agir enfin. Un horrible doute m’assaille alors. Et si elle n’appelait plus? Puisque je ne réponds pas, la direction pourrait envisager de cesser leurs appels, à moins qu’ils ne réparent leur machine défectueuse. Mais dans l’ensemble je suis un gars optimiste.
Les jours suivants furent pénible. Mon travail me pesait pour la première fois. De femmes aux corps de déesses se transformant en squelettes, leurs chevelures devenant des serpents ondulants venaient transformaient mes rêves en cauchemar. Haletant, tremblant je m’éveillais alors en sueur au milieu de la nuit. Ce qui fait que j’arrivais au bureau épuisé, sans entrain. Aucune semaine ne me paru aussi longue que celle-là, mais le vendredi soir finit par arriver. Pour la forme, je passais prendre l’apéritif au bar habituel, avant de m’esquiver par la porte de coté. Le cœur n’y était pas.
Ce samedi, debout bien avant l’heure habituelle, j’installe avec fébrilité un micro sur le téléphone pour l’enregistrer. Ma tasse de café sur les genoux, j’attends avec une âme d’un collégien à son premier rendez-vous. Si elle ne venait pas? Si elle n’appelait pas? Le chiffre 9, accolé de deux zéro apparaît sur le radio réveil. Rien ne se passe.
L’inquiétude augmente. Elle va disparaître de ma vie et je ne saurais jamais ou la retrouver.
DRRRIIIIIIINNGGG!!!... DRRRIIIIIINNGG!!!....
9 H07
La voix. Sa voix caressante, la chaleur de son intonation, son débit régulier, je me damnerais pour elle. Tout le règlement de ce concours idiot y passe. Même là, j’éprouve du plaisir à l’entendre. De toute façon, je ne l’ai jamais entendu dire autre chose. Patiemment j’attends les coordonnées pour envoyer le bulletin de participation. Le message se termine sans qu’il soit fait mention de l’adresse. Incrédule j’enrage. Qu’est-ce que c’est que ce cirque? Un concours sans adresse, cela n’existe pas. Il faut bien envoyer son bulletin-réponse quelque part.
Celui qui m’aurait prédit que je passerai la plus désastreuse fin de semaine de ma vie à cause d’un canular commercial, je ne l’aurais jamais cru. Et pourtant, c’est ce qui arriva. Aucune envie de rejoindre ma bande de faux joyeux luron, je préfère traîner ma mélancolie dans les parcs de la ville en compagnie d’un tas d’autres solitaires plus ou moins volontaires. J’attends le lundi avec l’espoir de la dernière chance. Il ne reste plus qu’à trouver l’adresse de la banque Ennor et de m’adresser au responsable du marketing pour identifier cette femme. Une fois que je l’aurai vue, je pourrais remiser mes fantasmes et reprendre le cours normal de ma vie. Cette femme n’est sans doute qu’un horrible laideron qui se cache derrière l’anonymat. On se l’arracherait, si une telle créature au corps de déesse existait . Rien n’y fait, je veux la voir.
La banque Ennor n’existe pas. Le jeu de la Corne d’abondance n’est répertorié nul part. Chou blanc sur toute la ligne. Je fais le tour des spécialistes publicitaires, réalisateurs, concepteurs, musiciens, choristes, avec ma cassette enregistrée sous le bras sans aucun résultat. Aucun d’entre eux n’a jamais entendu cette voix, ils s’en souviendraient. Si jamais je la retrouve je peux toujours lui dire de les appeler. Je suis au désespoir. Nul ne connaît la fille de mes rêves. Elle existe pourtant quelque part dans cette ville. Je l’ai entendu.
Désormais, le samedi matin je suis accroché à mon téléphone, mon seul lien avec Ondine. C’est ainsi que je l’ai appelé. Estelle est certainement un nom d’emprunt pour la pub. J’espére son message comme une promesse de paradis. Je salive, je jouis de cette attente cruelle, si longue comparée aux 2 minutes 50 de bonheur.
Jusqu’au jour où elle n’appela plus. Le téléphone resta muet. Je suis resté deux jours devant le téléphone.
J’ai repris mon travail du bout des doigts. Les clients se sont mis à déserter ma compagnie. Comme une obsession, je me suis mis à parcourir la ville dans tous les sens, développant mon oreille aux sonorités féminines. Coûte que coûte je la retrouverais. J’ai commencé par la chercher dans les endroits en vogue. Les bars, les restaurants, les boutique de vêtements. Quand je me suis retrouvé sans travail, mes anciens amis m’ont délaissé. Mon standing a considérablement baissé. J’ai poursuivi mon enquête dans des bars de moins en moins huppés.
Aujourd’hui, j’ai une vie très simple, un minuscule appartement, un petit boulot de temps en temps. La cité n’a pratiquement plus de secrets pour moi. Je connais chaque rue, chaque nid de poule, chaque pavé, que je pourrais appeler par son nom. Je connais surtout les bars. Malgré les années, je poursuis inlassablement ma quête, persuadé que je la retrouverai un jour. J’ai du multiplier quelques fois la cassette pour la préserver de l’usure.
Une nouvelle brasserie que je ne connais pas encore croise mon chemin. La musique joue mal et fort, la bière est fade. Les clients ressemblent à n’importe quels clients de ce genre d’établissement. Ce soir, je n’ai pas envie de les voir. Ils me fatiguent. Et en plus je suis fatigué d’errer sans attache après une silhouette même pas entrevue. Découragé, je suis presque disposé à tout laisser tomber et m’enfoncer sagement dans la vieillesse. Accoudé au bar, je descend mon verre sans intention de recommander lorsqu’une voix m’interpelle dans le brouhaha ambiant. Elle ne s’adresse pas à moi, mais je la reconnaîtrais entre mille. Je n’en crois pas mes oreilles. Juste un fil plus rauque. Mon coeur bat la chamade. La respiration me manque. Je n’en reviens pas. Il y a deux minutes j’étais sur le point d’abandonner après toutes ces années d’investigations. Si près du but.
Un instant, j’hésite. Il me vient une envie subite de prendre mes jambes à mon cou et de déguerpir au plus vite. Je me sens lâche, faible, comme j’ai du toujours l’être, même au temps de ma superbe et de l’esbroufe. La femme que je vais voir ne correspond en rien au fantasme que je me suis créé. Et pourtant, je ne peux pas rester sans savoir enfin, quel corps habite cet organe si extraordinaire qu’il vient de prendre les dix dernières années de ma vie. Alors, je prends une profonde respiration, puis je pivote tranquillement d’un quart de tour en la cherchant des yeux. Il me semble que la voix appartient à la brune un peu grassette, assise avec ce qui semble être une copine, dans le fond à droite de la piste de danse. L’établissement n’est pas très grand, ce qui m’a permis de la distinguer. Je la détaille en sirotant ma deuxième bière. On dirait que la vie ne lui a pas fait de cadeau. Les deux femmes ne dansent pas, elles discutent avec animation. L’amie finit par se diriger vers les toilettes.
Je m’empresse de commander deux bières que j’apporte à sa table. Elle me regarde surprise prête à m’envoyer promener. A son air déterminé, je vois qu’elle ne doit pas se laisser marcher sur les pieds.
Je sais que j’ai peu de temps pour lui expliquer alors je lui déballe toute l’histoire d’un trait. Au fil de mon récit son regard s’arrondit. Je n’ai pas terminé qu’elle éclate de rire:
- Cette blague entre copains? Vous dites qu’il y a dix ans que vous me cherchez. Ah ben ça! Ah ben!... C’est plus de l’amour, c’est de la rage. Vous allez finir par me faire peur. Pourquoi vous me cherchez, au fait? Pour m’épouser? Me baiser? M’enfermer? Pourquoi?
- Je...Je...Je sais pas. Je ne me suis jamais posé la question. Je vous cherchais, vous, votre voix, ...mais je ne sais pas pourquoi.
- Eh bien, tu vas rire. Aujourd’hui ma voix me sert de gagne-pain. Pas dans le sens ou je l’aurais souhaité, mais les salaires sont bons. Heureusement car avec les gamins et mon mec qui n’en fiche pas une, j’ai besoin de faire rentrer de l’argent dans le porte-monnaie. On ne fait pas toujours ce qu’on veut. Hein? Mon nom de code est Ondine. Je donne dans la conversation érotique. Il faut bien gagner sa vie. Appelle-moi, un de ces quatre, je te ferais un tarif d’ami, en souvenir du bon vieux temps.
Je sors du bar en somnambule. J’erre au bord de la rivière, près de la gare aux abords des trains. J’emprunte des rues réputées dangereuses. Je frôle le danger. Il s’écarte. Je voudrais mourir, mais la mort n’est pas pour moi cette nuit. Le jour se lève, je suis toujours là. On fera avec. On se fait à tout.
Le téléphone hurle dans mes oreilles m’arrachant la pénible sensation d’avoir à peine fermé les yeux. Au ralenti, je décroche machinalement, le cerveau trop encombré par les vapeurs alcooliques pour me fâcher. Les chiffres du cadran dansent devant ma vue brouillée mais je distingue tout de même l’horreur matinale.
Neuf heures. Un tel culot a besoin d’une sacrement bonne raison.
- Allo?
- Ne quittez pas, une communication pour vous.
Manquait plus que ça.
- Bonjour, je m’appelle Estelle Champagne du jeu la Corne d’abondance...
- Hein?...Allo? Allo?..!!!
- Avez-vous des rêves fous, des rêves secrets, des désirs inavoués, des fantasmes que vous osez à peine exprimez? On en a tous, n’est-ce pas? On rêve tous.
J’HALLUCINE! Je dois délirer. Une voix sensuelle, envoûtante comme je n’en ai jamais entendu m’invite à la débauche en ce petit matin brumeux. Ce ne peut être que ça. Plongé dans un demi-sommeil, je sens tous mes sens s’éveiller à la vie. En imagination, je l’invite déjà à me rejoindre pour un samedi torride. La créature poursuit:
- Quels sont vos souhaits les plus chers? Une maison, une voiture nerveuse et puissante, des vacances exotiques, un diamant pour l’être aimé,...
Oh ! Merde.
Un château de cristal s’écroule dans son rire coquin. Une agence de télémarketing vient de foutre en l’air mon illusion. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de penser que si le plumage de cet oiseau matinal se rapporte à son ramage cela vaudrait la peine de tenter une approche:
- Mademoiselle. Mademoiselle, s’il vous plaît!
Imperturbable la voix poursuit:
- ...Vous pouvez les gagner en participant à notre jeu, et multiplier vos chances si vous êtes membre de la banque Ennor. Pour participer au concours, tapez sur le 1 de votre clavier téléphonique, pour des inform....
Un répondeur (appeleur ! ! !) Téléphonique! On n’arrête pas le progrès. Je viens de me faire avoir en beauté par une voix préenregistrée et un ordinateur programmé pour emmerder les pauvres travailleurs un samedi matin. Je raccroche en lâchant un inutile juron qui me soulage un tantinet de ma frustration. Puis, je rendors ma gueule de bois sur de voluptueux fantasmes. Au moins ça de gagné. Mon sommeil n’est pourtant que de courte durée. Sans tambour ni trompette, je me retrouve soudain assis sur le lit les yeux grands ouverts. Impossible de rejoindre Morphée. Mes tentatives désespérées de replonger échouent lamentablement l’une après l’autre. Aucun de mes trucs habituels ne fonctionnent. Faute de mieux, je me lève faire du café, vexé de cette interruption de programme.
Samedi matin. Neuf heures. Le téléphone m’arrache du lit en hurlant. Je décroche par réflexe.
- Ne quittez pas une communication pour vous.
- ...
- Bonjour, je m’appelle Estelle Champagne du jeu la Corne d’abondance.
- Allô?
- Avez-vous des rêves fous, des rêves secrets, des désirs inavoués, des fantasmes que vous osez à peine exprimez? On en a tous, n’est-ce pas? On rêve tous.
Jusque là, je laisse la voix onctueuse parcourir mes sens. Je reprend contact avec la réalité.
- Quels sont vos souhaits les plus chers?...
Encore une fois, cet intermède matinal se révèle désastreux pour un sommeil réparateur qui me fuit. Je me lève, furieux. Promis, juré, samedi prochain, je débranche le téléphone. Si ce n’est pas un plaisantin de mauvais goût cherche à m’énerver, c’est encore cette foutue technique qui me joue des tours.
Samedi matin. Neuf heures. MERDE! Je renverse le téléphone avant de me cacher la tête sous l’oreiller. Il gît sur la moquette, lançant son bipbip à tout va, complètement affolé. J’avais oublié de débrancher. Le son continuel me tape sur le système. Rageur, je raccroche l’appareil, et tente de regagner les abysses du rêve sans plus de succès que les matins précédants. Branlette, moutons, musique douce, page de lecture. Ca ne sert à rien, je suis complètement réveillé. Je n’y comprends rien. La réputation de mon sommeil de plomb est pourtant légendaire. Aucun bruit ne m’a jamais empêché de dormir. Il m’est déjà arrivé de m’endormir devant des enceintes de discothèques. C’est tout dire.
Quelques cafés plus tard, je me sens tout con sur mon tabouret de cuisine. Le regret s’immisce en moi tout d’abord comme un mince filet qui s’amplifie au fur et à mesure que je m’éveille. Soudain je m’en veux d’avoir envoyé valser l’appareil. La voix de loukoum me manque terriblement. Cette mélopée langoureuse qui me réveille depuis trois samedis matins, me travaille plus que je ne veux l’avouer. Inconsciemment, je commence à tendre l’oreille aux différentes voix féminines, cherchant à reconnaître dans leur tessiture cette femme mystérieuse. Parfois, au travail, dans la rue, il me semble deviner une intonation familière. Je me retourne. Je cherche un visage que je ne reconnais jamais. De plus en plus fréquemment. Même si je n’ai jamais vu la fille du téléphone, il me semble que si je la croisais, sans hésiter, je saurai que c’est elle. Cette situation m’incommode. Elle ne me ressemble pas.
Je suis un gars pragmatique. Mon travail est le moteur de mon existence. Il n’y a pas de place pour femme et enfants. Les belles plantes de passage me suffisent. Agréables et pas emmerdantes, elles ne s’accrochent jamais. C’est parfait pour l’hygiène. Quant à mes relations amicales, si on peut les appeler ainsi, elles sont pour la plupart d’affaires. Avec quelques jeunes loups dans mon genre, nous nous réunissons les fins de semaine pour écluser moult verres en alliances stratégiques. Je n’en demande pas plus pour l’instant. La vie pour moi n’est qu’une successions de challenges que j’aime gagner. Jusqu’à aujourd’hui.
Mon remords s’intensifie dans la journée. J’aurais du écouter le message jusqu’au bout, au moins pour obtenir les coordonnées du concours, et trouver un moyen de la contacter. Puisque cette fille m’obsède, je vais la rencontrer afin de classer le problème. Je me promets d’y remédier la semaine prochaine et d’agir enfin. Un horrible doute m’assaille alors. Et si elle n’appelait plus? Puisque je ne réponds pas, la direction pourrait envisager de cesser leurs appels, à moins qu’ils ne réparent leur machine défectueuse. Mais dans l’ensemble je suis un gars optimiste.
Les jours suivants furent pénible. Mon travail me pesait pour la première fois. De femmes aux corps de déesses se transformant en squelettes, leurs chevelures devenant des serpents ondulants venaient transformaient mes rêves en cauchemar. Haletant, tremblant je m’éveillais alors en sueur au milieu de la nuit. Ce qui fait que j’arrivais au bureau épuisé, sans entrain. Aucune semaine ne me paru aussi longue que celle-là, mais le vendredi soir finit par arriver. Pour la forme, je passais prendre l’apéritif au bar habituel, avant de m’esquiver par la porte de coté. Le cœur n’y était pas.
Ce samedi, debout bien avant l’heure habituelle, j’installe avec fébrilité un micro sur le téléphone pour l’enregistrer. Ma tasse de café sur les genoux, j’attends avec une âme d’un collégien à son premier rendez-vous. Si elle ne venait pas? Si elle n’appelait pas? Le chiffre 9, accolé de deux zéro apparaît sur le radio réveil. Rien ne se passe.
L’inquiétude augmente. Elle va disparaître de ma vie et je ne saurais jamais ou la retrouver.
DRRRIIIIIIINNGGG!!!... DRRRIIIIIINNGG!!!....
9 H07
La voix. Sa voix caressante, la chaleur de son intonation, son débit régulier, je me damnerais pour elle. Tout le règlement de ce concours idiot y passe. Même là, j’éprouve du plaisir à l’entendre. De toute façon, je ne l’ai jamais entendu dire autre chose. Patiemment j’attends les coordonnées pour envoyer le bulletin de participation. Le message se termine sans qu’il soit fait mention de l’adresse. Incrédule j’enrage. Qu’est-ce que c’est que ce cirque? Un concours sans adresse, cela n’existe pas. Il faut bien envoyer son bulletin-réponse quelque part.
Celui qui m’aurait prédit que je passerai la plus désastreuse fin de semaine de ma vie à cause d’un canular commercial, je ne l’aurais jamais cru. Et pourtant, c’est ce qui arriva. Aucune envie de rejoindre ma bande de faux joyeux luron, je préfère traîner ma mélancolie dans les parcs de la ville en compagnie d’un tas d’autres solitaires plus ou moins volontaires. J’attends le lundi avec l’espoir de la dernière chance. Il ne reste plus qu’à trouver l’adresse de la banque Ennor et de m’adresser au responsable du marketing pour identifier cette femme. Une fois que je l’aurai vue, je pourrais remiser mes fantasmes et reprendre le cours normal de ma vie. Cette femme n’est sans doute qu’un horrible laideron qui se cache derrière l’anonymat. On se l’arracherait, si une telle créature au corps de déesse existait . Rien n’y fait, je veux la voir.
La banque Ennor n’existe pas. Le jeu de la Corne d’abondance n’est répertorié nul part. Chou blanc sur toute la ligne. Je fais le tour des spécialistes publicitaires, réalisateurs, concepteurs, musiciens, choristes, avec ma cassette enregistrée sous le bras sans aucun résultat. Aucun d’entre eux n’a jamais entendu cette voix, ils s’en souviendraient. Si jamais je la retrouve je peux toujours lui dire de les appeler. Je suis au désespoir. Nul ne connaît la fille de mes rêves. Elle existe pourtant quelque part dans cette ville. Je l’ai entendu.
Désormais, le samedi matin je suis accroché à mon téléphone, mon seul lien avec Ondine. C’est ainsi que je l’ai appelé. Estelle est certainement un nom d’emprunt pour la pub. J’espére son message comme une promesse de paradis. Je salive, je jouis de cette attente cruelle, si longue comparée aux 2 minutes 50 de bonheur.
Jusqu’au jour où elle n’appela plus. Le téléphone resta muet. Je suis resté deux jours devant le téléphone.
J’ai repris mon travail du bout des doigts. Les clients se sont mis à déserter ma compagnie. Comme une obsession, je me suis mis à parcourir la ville dans tous les sens, développant mon oreille aux sonorités féminines. Coûte que coûte je la retrouverais. J’ai commencé par la chercher dans les endroits en vogue. Les bars, les restaurants, les boutique de vêtements. Quand je me suis retrouvé sans travail, mes anciens amis m’ont délaissé. Mon standing a considérablement baissé. J’ai poursuivi mon enquête dans des bars de moins en moins huppés.
Aujourd’hui, j’ai une vie très simple, un minuscule appartement, un petit boulot de temps en temps. La cité n’a pratiquement plus de secrets pour moi. Je connais chaque rue, chaque nid de poule, chaque pavé, que je pourrais appeler par son nom. Je connais surtout les bars. Malgré les années, je poursuis inlassablement ma quête, persuadé que je la retrouverai un jour. J’ai du multiplier quelques fois la cassette pour la préserver de l’usure.
Une nouvelle brasserie que je ne connais pas encore croise mon chemin. La musique joue mal et fort, la bière est fade. Les clients ressemblent à n’importe quels clients de ce genre d’établissement. Ce soir, je n’ai pas envie de les voir. Ils me fatiguent. Et en plus je suis fatigué d’errer sans attache après une silhouette même pas entrevue. Découragé, je suis presque disposé à tout laisser tomber et m’enfoncer sagement dans la vieillesse. Accoudé au bar, je descend mon verre sans intention de recommander lorsqu’une voix m’interpelle dans le brouhaha ambiant. Elle ne s’adresse pas à moi, mais je la reconnaîtrais entre mille. Je n’en crois pas mes oreilles. Juste un fil plus rauque. Mon coeur bat la chamade. La respiration me manque. Je n’en reviens pas. Il y a deux minutes j’étais sur le point d’abandonner après toutes ces années d’investigations. Si près du but.
Un instant, j’hésite. Il me vient une envie subite de prendre mes jambes à mon cou et de déguerpir au plus vite. Je me sens lâche, faible, comme j’ai du toujours l’être, même au temps de ma superbe et de l’esbroufe. La femme que je vais voir ne correspond en rien au fantasme que je me suis créé. Et pourtant, je ne peux pas rester sans savoir enfin, quel corps habite cet organe si extraordinaire qu’il vient de prendre les dix dernières années de ma vie. Alors, je prends une profonde respiration, puis je pivote tranquillement d’un quart de tour en la cherchant des yeux. Il me semble que la voix appartient à la brune un peu grassette, assise avec ce qui semble être une copine, dans le fond à droite de la piste de danse. L’établissement n’est pas très grand, ce qui m’a permis de la distinguer. Je la détaille en sirotant ma deuxième bière. On dirait que la vie ne lui a pas fait de cadeau. Les deux femmes ne dansent pas, elles discutent avec animation. L’amie finit par se diriger vers les toilettes.
Je m’empresse de commander deux bières que j’apporte à sa table. Elle me regarde surprise prête à m’envoyer promener. A son air déterminé, je vois qu’elle ne doit pas se laisser marcher sur les pieds.
Je sais que j’ai peu de temps pour lui expliquer alors je lui déballe toute l’histoire d’un trait. Au fil de mon récit son regard s’arrondit. Je n’ai pas terminé qu’elle éclate de rire:
- Cette blague entre copains? Vous dites qu’il y a dix ans que vous me cherchez. Ah ben ça! Ah ben!... C’est plus de l’amour, c’est de la rage. Vous allez finir par me faire peur. Pourquoi vous me cherchez, au fait? Pour m’épouser? Me baiser? M’enfermer? Pourquoi?
- Je...Je...Je sais pas. Je ne me suis jamais posé la question. Je vous cherchais, vous, votre voix, ...mais je ne sais pas pourquoi.
- Eh bien, tu vas rire. Aujourd’hui ma voix me sert de gagne-pain. Pas dans le sens ou je l’aurais souhaité, mais les salaires sont bons. Heureusement car avec les gamins et mon mec qui n’en fiche pas une, j’ai besoin de faire rentrer de l’argent dans le porte-monnaie. On ne fait pas toujours ce qu’on veut. Hein? Mon nom de code est Ondine. Je donne dans la conversation érotique. Il faut bien gagner sa vie. Appelle-moi, un de ces quatre, je te ferais un tarif d’ami, en souvenir du bon vieux temps.
Je sors du bar en somnambule. J’erre au bord de la rivière, près de la gare aux abords des trains. J’emprunte des rues réputées dangereuses. Je frôle le danger. Il s’écarte. Je voudrais mourir, mais la mort n’est pas pour moi cette nuit. Le jour se lève, je suis toujours là. On fera avec. On se fait à tout.